— Oh! je vous en supplie, monsieur, lisez… Mlle de Cardoville m'a dit de vous confirmer tout ce qu'il y a dans cette lettre…
— Non… non… je ne dois pas… je ne devrais pas lire, dit M. Hardy avec hésitation: À quoi bon… me donner des regrets?… Car, hélas! c'est vrai… je vous aimais bien tous, j'avais bien fait des projets pour vous dans l'avenir… ajouta M. Hardy avec un attendrissement involontaire. Puis il reprit, luttant contre le mouvement de son coeur: Mais à quoi bon songer à cela?… le passé ne peut revenir.
— Qui sait, monsieur Hardy, qui sait? reprit Agricol, de plus en plus heureux de l'hésitation de son ancien patron; lisez d'abord la lettre de Mlle de Cardoville.
M. Hardy, cédant aux instances d'Agricol, prit cette lettre presque malgré lui, la décacheta et la lut; peu à peu sa physionomie exprima tour à tour l'attendrissement, la reconnaissance et l'admiration. Plusieurs fois il s'interrompit pour dire à Agricol avec une expansion dont il semblait lui-même étonné:
— Oh! c'est bien!… c'est beau!…
Puis, la lecture terminée, M. Hardy, s'adressant au forgeron avec un soupir mélancolique:
— Quel coeur que celui de Mlle de Cardoville! Que de bonté! que d'esprit!… que d'élévation dans la pensée!… Je n'oublierai jamais la noblesse de sentiments qui lui dicte ses offres si généreuses… envers moi… Du moins, puisse-t-elle être heureuse… dans ce triste monde!
— Ah! croyez-moi, monsieur, reprit Agricol avec entraînement, un monde qui renferme de telles créatures, et tant d'autres encore qui, sans avoir l'inappréciable valeur de cette excellente demoiselle, sont dignes de l'attachement des honnêtes gens, un pareil monde n'est pas que fange, corruption et méchanceté… il prouve, au contraire, en faveur de l'humanité… C'est ce monde qui vous attend, qui vous appelle. Allons, monsieur Hardy, écoutez les avis de Mlle de Cardoville, acceptez les offres qu'elle vous fait, revenez à nous… revenez à la vie… car c'est la mort que cette maison!
— Rentrer dans un monde où j'ai tant souffert… quitter le calme de cette retraite, répondit M. Hardy en hésitant; non, non… je ne pourrais… je ne le dois pas…
— Oh! je n'ai pas compté sur moi seul pour vous décider! s'écria le forgeron, avec une espérance croissante… j'ai là un puissant auxiliaire (il montra la porte) que j'ai gardé pour frapper le grand coup… et qui paraîtra quand vous le voudrez.