— De ce livre, monsieur, dit Gabriel, on peut abuser comme de toute oeuvre humaine! Écrit pour enchaîner de pauvres moines dans le renoncement, dans l'isolement, dans l'obéissance aveugle d'une vie oisive, stérile, ce livre, en prêchant le détachement de tout, le mépris de soi, la défiance de ses frères, un servilisme écrasant, avait pour but de persuader ces malheureux moines que les tortures de cette vie qu'on leur imposait, de cette vie en tout opposée aux vues éternelles de Dieu sur l'humanité… seraient douces au Seigneur…
— Ah! ce livre me paraît, ainsi expliqué, plus effrayant encore, dit M. Hardy.
— Blasphème! impiété!… poursuivit Gabriel, qui ne pouvait contenir son indignation; oser sanctifier l'oisiveté, l'isolement, la défiance de tous, lorsqu'il n'y a de divin au monde que le saint travail, que le saint amour de ses frères, que la sainte communion avec eux! Sacrilège!!! oser dire qu'un père d'une bonté immense, infinie, se réjouit dans les douleurs de ses enfants… lui! lui! juste ciel! lui qui n'a de souffrances que celles de ses enfants, lui qui les a magnifiquement doués de tous les trésors de la création, lui enfin qui les a reliés à son immortalité par l'immortalité de leur âme!
— Oh! vos paroles sont belles, sont consolantes, s'écria
M. Hardy, de plus en plus ébranlé; mais, hélas! pourquoi tant de
malheureux sur la terre malgré la bonté providentielle du
Seigneur?
— Oui… oh! oui… il y a dans ce monde de bien horribles misères, reprit Gabriel avec attendrissement et tristesse. Oui, bien des pauvres, déshérités de toute joie, de toute espérance, ont faim, ont froid, manquent de vêtements et d'abri, au milieu des richesses immenses que le Créateur a dispensées, non pour la félicité de quelques hommes, mais pour la félicité de tous; car il a voulu que le partage fût fait avec équité[30] mais quelques-uns se sont emparés du commun héritage par l'astuce, par la force… et c'est de cela que Dieu s'afflige. Oh! oui, s'il souffre, c'est de voir que, pour satisfaire au cruel égoïsme de quelques-uns, des masses innombrables de créatures sont vouées à un sort déplorable. Aussi les oppresseurs de tous les temps, de tous les pays, osant prendre Dieu pour complice, se sont unis pour proclamer en son nom cette épouvantable maxime: L'homme est né pour souffrir… ses humiliations, ses souffrances, sont agréables à Dieu… Oui, ils ont proclamé cela; de sorte que plus le sort de la créature qu'ils exploitaient était rude, humiliant, douloureux, plus la créature versait de sueurs, de larmes, de sang, plus, selon ces homicides, le Seigneur était satisfait et glorifié…
— Ah! je vous comprends… je revis… je me souviens, s'écria tout à coup M. Hardy comme s'il sortait d'un songe, comme si la lumière eût tout à coup brillé à sa pensée obscurcie. Oh! oui… voilà ce que j'ai toujours cru… ce que je croyais… avant que d'affreux chagrins eussent affaibli mon intelligence.
— Oui, vous avez cru cela, noble et grand coeur! s'écria Gabriel, et alors vous ne pensiez pas que tout était misère ici-bas, puisque, grâce à vous, vos ouvriers vivaient heureux; tout n'était donc pas déception, vanité, puisque chaque jour votre coeur jouissait de la reconnaissance de vos frères, tout n'était donc pas larmes, désolation, puisque vous voyiez sans cesse autour de vous des visages souriants… La créature n'était donc pas inexorablement vouée au malheur, puisque vous la combliez de félicité… Ah! croyez-moi, lorsque l'on entre plein de coeur, d'amour et de foi dans les véritables vues de Dieu… du Dieu sauveur qui a dit: Aimez-vous les uns les autres, on voit, on sent, on sait que la fin de l'humanité est le bonheur de tous, et que l'homme est né pour être heureux… Ah! mon frère, ajouta Gabriel, ému jusqu'aux larmes en montrant les maximes dont la chambre était entourée, ce livre terrible vous a fait bien du mal… ce livre qu'ils ont eu l'audace d'appeler _l'Imitation de Jésus-Christ… _ajouta Gabriel avec indignation, ce livre!!!, l'imitation de la parole du Christ!! ce livre désolant, qui ne contient que des pensées de vengeance, de mépris, de mort, de désespoir, lorsque le Christ n'a eu que des paroles de paix, de pardon, d'espérance et d'amour…
— Oh! je vous crois… s'écria M. Hardy dans un doux ravissement, je vous crois, j'ai besoin de vous croire.
— Ô mon frère! reprit Gabriel de plus en plus ému, mon frère!… croyez à un Dieu toujours bon, toujours miséricordieux, toujours aimant; croyez à un Dieu qui bénit le travail, à un Dieu qui souffrirait cruellement pour ses enfants, si, au lieu d'employer pour le bien tous les dons qu'il vous a prodigués, vous vous isoliez à jamais dans un désespoir énervant et stérile!… Non, non, Dieu ne le veut pas!… Debout, mon frère… ajouta Gabriel en prenant cordialement la main de M. Hardy, qui se leva comme s'il eût obéi à un généreux magnétisme, debout… mon frère! tout un monde de travailleurs vous bénit et vous appelle; quittez cette tombe… venez… venez au grand air… au grand soleil, au milieu de coeurs chaleureux, sympathiques; quittez cet air étouffant pour l'air salubre et vivifiant de la liberté; quittez cette morne retraite pour l'asile animé par les chants des travailleurs; venez, venez retrouver ce peuple d'artisans laborieux dont vous êtes la providence; soulevé par leurs bras robustes, pressé sur leurs coeurs généreux, entouré de femmes, d'enfants, de vieillards pleurant de joie à votre retour, vous serez régénéré; vous sentirez que la volonté, que la puissance de Dieu est en vous… puisque vous pouvez tant pour le bonheur de vos frères.
— Gabriel… tu dis vrai… c'est à toi… c'est à Dieu… que notre pauvre petit peuple de travailleurs devra le retour de son bienfaiteur, s'écria Agricol en se jetant dans les bras de Gabriel et le serrant avec attendrissement contre son coeur. Ah! je ne crains plus rien maintenant… M. Hardy nous sera rendu!