— Que craint donc Votre Révérence?

— La lenteur de notre révérend père de l'archevêché.

— Mais qu'espérez-vous de… Mais Rodin, dont l'attention était de nouveau excitée, interrompit d'un signe le père d'Aigrigny, qui resta muet. Un silence de quelques secondes avait succédé au commencement de l'entretien de Gabriel et de M. Hardy, celui-ci étant resté un instant absorbé par les réflexions que faisait naître en lui le langage de Gabriel. Pendant ce moment de silence, Agricol avait machinalement jeté les yeux sur quelques-unes des lugubres sentences dont étaient pour ainsi dire tapissés les murs de la chambre de M. Hardy; tout à coup, prenant Gabriel par le bras, il s'écria avec un geste expressif:

— Ah! mon frère… lis ces maximes… tu comprendras tout… Quel homme, mon Dieu, restant dans la solitude seul à seul avec d'aussi désolantes pensées ne tomberait pas dans le plus affreux désespoir… n'irait pas jusqu'au suicide peut-être?… Ah! c'est horrible, c'est infâme, ajouta l'artisan avec indignation; mais c'est un assassinat moral!!!

— Vous êtes jeune, mon ami, reprit M. Hardy en secouant tristement la tête, vous avez toujours été heureux, vous n'avez éprouvé aucune déception… ces maximes peuvent vous paraître trompeuses; mais, hélas! pour moi… et le plus grand nombre des hommes, elles ne sont que trop vraies; ici-bas, tout est néant, misère, douleur, car l'homme est né pour souffrir!… N'est-il pas vrai, monsieur l'abbé? ajouta-t-il en s'adressant à Gabriel.

Celui-ci avait aussi jeté les yeux sur différentes maximes que le forgeron venait de lui indiquer; le jeune prêtre ne put s'empêcher de sourire avec amertume en songeant au calcul odieux qui avait dicté le choix de ces réflexions.

Aussi répondit-il à M. Hardy d'une voix émue:

— Non, non, monsieur, tout n'est pas néant, mensonge, misères, déceptions, vanité, ici-bas… Non, l'homme n'est pas né pour souffrir; non, Dieu, dont la suprême essence est une bonté paternelle, ne se complaît pas aux douleurs de ses créatures, qu'il a faites pour être aimantes et heureuses en ce monde…

— Oh! l'entendez-vous, monsieur Hardy, l'entendez-vous? s'écria le forgeron; c'est aussi un prêtre, lui… mais un vrai, un sublime prêtre, et il ne parle pas comme les autres…

— Hélas! pourtant, monsieur l'abbé, dit M. Hardy, ces maximes si tristes sont extraites d'un livre que l'on met presque à l'égal d'un livre divin.