La présence de ces deux jeunes gens, l'un d'une figure si mâle, si ouverte, l'autre d'une beauté si angélique, offrait un contraste tellement frappant avec les physionomies hypocrites des gens dont M. Hardy était habituellement entouré, que, déjà ému par la chaleureuse parole de l'artisan, il lui sembla que son coeur, comprimé depuis si longtemps, se dilatait sous une salutaire influence.
Gabriel, quoiqu'il n'eût jamais vu M. Hardy, fut frappé de l'altération de ses traits; il reconnaissait sur cette figure souffrante, abattue, le fatal cachet de soumission énervante, d'anéantissement moral dont restent toujours stigmatisées les victimes de la compagnie de Jésus, lorsqu'elles ne sont pas délivrées à temps de son influence homicide. Rodin, l'oeil collé à son trou, et le père d'Aigrigny, l'oreille au guet, ne perdirent donc pas un mot de l'entretien suivant, auquel ils assistèrent invisibles.
— Le voilà… mon brave frère, monsieur, dit Agricol à M. Hardy en lui présentant Gabriel; le voilà, le meilleur, le plus digne des prêtres… Écoutez-le, vous renaîtrez à l'espérance, au bonheur, et vous nous serez rendu. Écoutez-le, vous verrez comme il démasquera les fourbes qui vous abusent par de fausses apparences religieuses; oui, oui, il les démasquera, car il a été aussi victime de ces misérables, n'est-ce pas, Gabriel?
Le jeune missionnaire fit un mouvement de la main pour modérer l'exaltation du forgeron, et dit à M. Hardy, de sa voix douce et vibrante:
— Si, dans les pénibles circonstances où vous vous trouvez, monsieur, les conseils d'un de vos frères en Jésus-Christ peuvent vous être utiles, disposez de moi… D'ailleurs, permettez-moi de vous le dire, je vous suis déjà bien respectueusement attaché.
— À moi, monsieur l'abbé? dit M. Hardy.
— Je sais, monsieur, reprit Gabriel, vos bontés pour mon frère adoptif; je sais votre admirable générosité envers vos ouvriers; ils vous chérissent, ils vous vénèrent, monsieur, que la conscience de leur gratitude, que la conviction d'avoir été agréable à Dieu, dont l'éternelle bonté se réjouit dans tout ce qui est bon, soient votre récompense pour le bien que vous avez fait, soient votre encouragement pour le bien que vous ferez encore…
— Je vous remercie, monsieur l'abbé, répondit M. Hardy, touché de ce langage, si différent de celui du père d'Aigrigny; dans la tristesse où je suis plongé, il est doux au coeur d'entendre parler d'une manière si consolante, et, je l'avoue, ajouta M. Hardy d'un air pensif, l'élévation, la gravité de votre caractère donnent un grand poids à vos paroles.
— Voilà ce qu'il y avait à craindre, dit tout bas le père d'Aigrigny à Rodin, qui restait toujours à son trou, l'oeil pénétrant, l'oreille au guet; ce Gabriel va tout faire pour arracher M. Hardy à son apathie et le rejeter dans la vie active.
— Je ne crains pas cela, répondit Rodin de sa voix brève et tranchante. M. Hardy s'oubliera peut-être un moment; mais, s'il essaye de marcher, il verra bien qu'il a les jambes cassées…