— Oui, reprit Gabriel en souriant avec une bonté angélique; car il est, voyez-vous, de grandes douceurs, de grandes consolations dans la pitié… dans le pardon. Dites… dites, mon frère, la vue de ceux qui l'avaient trahi a-t-elle jamais inspiré au Christ des pensées de haine, de désespoir, de vengeance?… Non, non… il a trouvé dans son coeur des paroles remplies de mansuétude et de pardon… il a souri dans ses larmes avec une indulgence ineffable, puis il a prié pour ses ennemis. Eh bien, au lieu de souffrir avec tant d'amertume de la trahison d'un ami… plaignez- le, mon frère… priez tendrement pour lui… car, de vous deux… le plus malheureux… n'est pas vous… Dites? dans votre généreuse amitié… quel trésor n'a pas perdu cet infidèle ami?… qui vous dit qu'il ne se repent pas, qu'il ne souffre pas? Hélas! il est vrai, si vous pensez toujours au mal que vous a fait cette trahison, votre coeur se brisera dans une désolation incurable… pensez, au contraire, au charme du pardon, à la douceur de la prière, et votre coeur s'allégera, et votre âme sera heureuse, car elle sera selon Dieu.
Ouvrir soudain à cette nature si généreuse, si délicate, si aimante, les voies adorables et infinies du pardon et de la prière, c'était répondre à ses instincts, c'était sauver ce malheureux; tandis que l'enchaîner à un sombre et stérile désespoir, c'était le tuer, ainsi que l'avaient espéré les révérends pères.
M. Hardy resta un moment comme ébloui à la vue du radieux horizon que pour la seconde fois, la parole évangélique de Gabriel évoquait tout à coup à ses yeux.
Alors, le coeur palpitant d'émotions si contraires, il s'écria:
— Ô mon frère! de quelle sainte puissance sont donc vos paroles! Comment pouvez-vous changer ainsi presque subitement l'amertume en douceur? Il me semble déjà que le calme renaît dans mon âme en songeant, ainsi que vous le dites, au pardon, à la prière… à la prière remplie de mansuétude… et d'espérance.
— Oh! vous verrez, reprit Gabriel avec entraînement, quelles douces joies vous attendent! Prier pour ce qu'on aime… prier pour ce qu'on a aimé; mettre Dieu, par nos prières, en communion avec ce que nous chérissons… Et cette femme dont l'amour vous était si précieux… pourquoi vous rendre ainsi son souvenir douloureux? pourquoi le fuir? Ah! mon frère, au contraire, songez- y, mais pour l'épurer, pour le sanctifier par la prière… Faites succéder à un amour terrestre un amour divin… un amour chrétien, l'amour céleste d'un frère pour sa soeur en Jésus-Christ… Et puis, si cette femme a été coupable aux yeux de Dieu, quelle douceur de prier pour elle!… quelle joie ineffable de pouvoir chaque jour parler à Dieu, à Dieu qui, toujours clément et bon, touché de vos prières, lui pardonnera; car il lit au fond des coeurs… et il sait que souvent, hélas! bien des chutes sont fatales… Le Christ n'a-t-il pas intercédé auprès de son père, pour la Madeleine pécheresse et pour la femme adultère? Pauvres créatures, il ne les a pas repoussées, il ne les a pas maudites, il a prié pour elles… _parce qu'elles avaient beaucoup aimé…, _a dit le Sauveur des hommes.
— Oh! je vous comprends enfin! s'écria M. Hardy; la prière… c'est encore aimer… la prière, c'est pardonner au lieu de maudire… c'est espérer au lieu de désespérer; la prière… enfin, ce sont des larmes qui retombent sur le coeur comme une rosée bienfaisante… au lieu de ces pleurs qui le brûlent… Oui! je vous comprends, vous… car vous ne me dites pas:
Souffrir… c'est prier… Non, non, je le sens… vous dites vrai en disant: Espérer, pardonner, c'est prier… oui, et grâce à vous maintenant… je rentrerai dans la vie sans crainte…
Puis, les yeux humides de larmes, M. Hardy tendit les bras à
Gabriel, en s'écriant:
— Ah! mon frère… pour la seconde fois, vous me sauvez! Et ces deux bonnes et vaillantes créatures se jetèrent dans les bras l'une de l'autre.