— Que voulez-vous? on y jouit d'un calme si profond, on y est si peu distrait dans ses prières! C'est que, voyez-vous, ajouta Rodin d'un ton rempli de mansuétude, on m'a fait tant de mal… on m'a fait tant souffrir… la conduite de l'infortuné qui m'a trompé a été si horrible, il s'est jeté dans de si graves désordres, que Dieu doit être bien irrité… contre lui; je suis si vieux, que c'est à peine si, en passant dans de ferventes prières le peu de jours qui me restent, je puis espérer de désarmer le juste courroux du Seigneur. Oh! la première, la prière… c'est l'abbé Gabriel qui m'en a révélé toute la puissance, toute la douceur… mais aussi les redoutables devoirs qu'elle impose.

— En effet… ces devoirs sont grands et sacrés… répondit
M. Hardy d'un air pensif.

— Connaissez-vous la vie de Rancé? dit tout à coup Rodin en jetant sur M. Hardy un regard d'une expression étrange.

— Le fondateur de l'abbaye de la Trappe?… dit M. Hardy, surpris de la question de Rodin; j'ai très vaguement, et il y a bien longtemps, entendu parler des motifs de sa conversion.

— C'est qu'il n'y a pas, voyez-vous, d'exemple plus saisissant de la toute-puissance de la prière… et de l'état d'extase presque divin où elle peut conduire les âmes religieuses… En quelques mots, voici cette instructive histoire: M. de Rancé… Mais, pardon… je crains d'abuser de vos moments.

— Non… non… reprit vivement M. Hardy; vous ne sauriez croire, au contraire, combien tout ce que vous me dites m'intéresse… Mon entretien avec l'abbé Gabriel a été brusquement interrompu, et en vous écoutant il me semble entendre continuer le développement de ses pensées… Parlez donc, je vous en conjure.

— De tout mon coeur; car je voudrais que l'enseignement que j'ai puisé, grâce à notre angélique abbé, dans la conversion de M. Rancé vous fût aussi profitable qu'il me l'a été.

— C'est aussi l'abbé Gabriel…

— Qui, à l'appui de ses exhortations, m'a cité cette espèce de parabole, répondit Rodin. Eh! mon Dieu, monsieur, tout ce qui a retrempé, raffermi, rassuré mon pauvre vieux coeur à moitié brisé… n'est-ce pas à la consolante parole de ce jeune prêtre que je le dois?

— Alors je vous écoute avec un double intérêt.