— M. de Rancé était un homme du monde, reprit Rodin en observant attentivement M. Hardy, un homme d'épée, jeune, ardent et beau; il aimait une jeune fille de haute condition. Quels empêchements s'opposaient à leur union, je l'ignore; mais cet amour était demeuré caché et il était heureux: chaque soir, par un escalier dérobé, M. de Rancé se rendait auprès de sa maîtresse. C'était, dit-on, un de ces amours passionnés que l'on éprouve une seule fois dans la vie. Le mystère, le sacrifice même que faisait la malheureuse jeune fille en oubliant tous ses devoirs, semblaient donner à cette passion coupable un charme de plus. Ainsi, tapis dans l'ombre et le silence du secret, les deux amants passèrent deux années dans un délire de coeur, dans une ivresse de volupté qui tenait de l'extase.

À ces mots, M. Hardy tressaillit… pour la première fois depuis bien longtemps, son front se couvrit d'une rougeur brûlante; son coeur battit avec force malgré lui; il se souvenait que naguère encore il avait connu l'ardente ivresse d'un amour coupable et mystérieux.

Quoique le jour baissât de plus en plus, Rodin, jetant un coup d'oeil oblique et pénétrant sur M. Hardy, s'aperçut de l'impression qu'il lui causait, et continua:

— Quelquefois, pourtant, songeant aux dangers que courait sa maîtresse, si leur liaison était découverte, M. de Rancé voulait rompre ces liens si chers; mais la jeune fille, enivrée d'amour, se jetait au cou de son amant, le menaçait, dans le langage le plus passionné, de tout révéler, de tout braver, s'il pensait encore la quitter… Trop faible, trop amoureux pour résister aux prières de sa maîtresse… M. de Rancé cédait encore, et tous deux, s'abandonnant au torrent de délice qui les entraînait, enivrés d'amour, oubliaient le monde et jusqu'à Dieu même.

M. Hardy écoutait Rodin avec une avidité fiévreuse, dévorante. L'insistance du jésuite à s'appesantir à dessein sur la peinture presque sensuelle d'un amour ardent et caché ravivait de plus en plus dans l'âme de M. Hardy de brûlants souvenirs jusqu'alors noyés dans les larmes; au calme bienfaisant où les suaves paroles de Gabriel avaient laissé M. Hardy succédait une agitation sourde, profonde, qui, se combinant avec la réaction des secousses de cette journée, commençait à jeter son esprit dans un trouble étrange.

Rodin, ayant atteint le but qu'il poursuivit, continua de la sorte:

— Un jour fatal arriva: M. de Rancé, obligé d'aller à la guerre, quitte cette jeune fille; mais après une courte campagne, il revient plus passionné que jamais. Il avait écrit secrètement qu'il arriverait presque en même temps que sa lettre; il arrive en effet; c'était la nuit; il monte, selon l'habitude, l'escalier dérobé qui conduisait à la chambre de sa maîtresse, entre, le coeur palpitant de désir et d'espoir… Sa maîtresse… était morte depuis le matin.

— Ah!… s'écria M. Hardy en cachant son visage dans ses mains avec terreur.

— Elle était morte, reprit Rodin. Deux cierges brûlaient auprès de sa couche funèbre; M. de Rancé ne croit pas, ne veut pas croire, lui, qu'elle est morte; il se jette à genoux auprès du lit; dans son délire, il prend cette jeune tête si belle, si chérie, si adorée, pour la couvrir de baisers… Cette tête charmante se détache du cou… et lui reste entre les mains… Oui, reprit Rodin en voyant M. Hardy reculer pâle et muet de terreur… oui, la jeune fille avait succombé à un mal si rapide, si extraordinaire, qu'elle n'avait pu recevoir les derniers sacrements. Après sa mort, les médecins, pour tâcher de découvrir la cause de ce mal inconnu, avaient dépecé ce beau corps…

À ce moment du récit de Rodin, le jour tirait à sa fin; il ne régnait plus dans cette chambre silencieuse qu'une faible clarté crépusculaire au milieu de laquelle se détachait vaguement la sinistre et pâle figure de Rodin, vêtu de sa longue robe noire; ses yeux semblaient étinceler d'un feu diabolique.