M. Hardy, sous le coup des violentes émotions dont le frappait ce récit, si étrangement mélangé de pensées de mort, de volupté, d'amour et d'horreur, restait atterré, immobile, attendant la parole de Rodin avec un inexprimable mélange de curiosité, d'angoisse et d'effroi.

— Et M. de Rancé? dit-il enfin d'une voix altérée en essuyant son front inondé d'une sueur froide.

— Après deux jours d'un délire insensé, reprit Rodin, il renonçait au monde, il s'enfermait dans une solitude impénétrable… Les premiers temps de sa retraite furent affreux… dans son désespoir il poussait des cris de douleur et de rage qu'on entendait au loin… deux fois il tenta de se tuer pour échapper à de terribles visions…

— Il avait des visions? dit M. Hardy avec un redoublement de curiosité pleine d'angoisse.

— Oui, reprit Rodin d'une voix solennelle, il avait des visions effrayantes… Cette jeune fille, morte pour lui en état de péché mortel, il la voyait plongée au milieu des flammes éternelles! Sur son beau visage, défiguré par les tortures infernales, éclatait le rire désespéré des damnés… Ses dents grinçaient de rage; ses bras se tordaient de douleur. Elle pleurait du sang, et d'une voix agonisante et vengeresse elle criait à son séducteur: «Toi qui m'as perdue, sois maudit… maudit… maudit!…»

En prononçant ces trois derniers mots, Rodin s'avança trois pas vers M. Hardy, accompagnant chaque pas d'un geste menaçant. Si l'on songe à l'état d'affaissement, de trouble, d'épouvante, où se trouvait M. Hardy; si l'on songe que le jésuite venait de remuer et d'agiter au fond de l'âme de cet infortuné tous les ferments sensuels et spirituels d'un amour refroidi par les larmes, mais non pas éteint; si l'on songe, enfin, que M. Hardy se reprochait aussi d'avoir séduit une femme que l'oubli de ses devoirs pouvait, selon la religion des catholiques, condamner aux flammes éternelles, on comprendra l'effet terrifiant de cette fantasmagorie évoquée dans cette silencieuse solitude, à la tombée du jour, par ce prêtre à figure sinistre. Aussi cet effet fut-il pour M. Hardy saisissant, profond, et d'autant plus dangereux que le jésuite, avec une astuce diabolique, ne faisait que développer, pour ainsi dire, quoiqu'à un autre point de vue, les idées de Gabriel.

Le jeune prêtre n'avait-il pas convaincu M. Hardy que rien n'était plus doux, plus ineffable que de demander à Dieu le pardon de ceux qui nous ont fait du mal ou que nous avons égarés?… Or, le pardon implique l'idée du châtiment, et c'est ce châtiment que Rodin s'efforçait de peindre à sa victime sous de si terribles couleurs.

M. Hardy, les mains jointes, la prunelle fixe et dilatée par l'effroi, tressaillant de tous ses membres, semblait écouter encore Rodin, quoique celui-ci eût cessé de parler… et répétait machinalement: Maudit!… maudit!… maudit!…

Puis, tout à coup, il s'écria dans une sorte d'égarement:

— Et moi aussi… je serai maudit! Cette femme à qui j'ai fait oublier des devoirs sacrés aux yeux des hommes, que j'ai rendue mortellement coupable aux yeux de Dieu… cette femme, un jour aussi plongée dans les flammes éternelles, les bras tordus par le désespoir… pleurant du sang… me criera du fond de l'abîme: Maudit!… maudit!… maudit!… Un jour, ajouta-t-il avec un redoublement de terreur, un jour… et qui sait? à cette heure peut-être, elle me maudit… car ce voyage à travers l'Océan… s'il lui avait été fatal!!! si un naufrage!!! Ô! mon Dieu!… elle aussi… morte en péché mortel… à jamais damnée!!! Oh! pitié… pour elle… mon Dieu!… accablez-moi de votre courroux; mais pitié pour elle… je suis le seul coupable!…