— T'en iras-tu, brute que tu es! reprit le vétéran. Et prenant
Jocrisse par le bras, il le poussa vers la porte, tandis que
Rabat-Joie, couchant ses oreilles pointues et se hérissant comme
un porc-épic, paraissait disposé à accélérer la retraite de
Jocrisse.

— On y va, monsieur Dagobert, on y va, répondit le niais en ramassant son panier à la hâte, dites seulement à Rabat-Joie de…

— Va-t'en donc au diable, imbécile bavard! s'écria Dagobert en mettant Jocrisse dehors.

Alors Dagobert poussa le verrou de la porte de l'escalier dérobé, alla vers celle qui communiquait à l'appartement des deux soeurs, et donna un tour de clef à sa serrure. Ceci fait, le soldat, s'approchant rapidement de l'alcôve, passa dans la ruelle, décrocha de la panoplie une paire de pistolets de guerre, désarmés, mais chargés, ôta soigneusement les capsules des batteries, et, ne pouvant retenir un profond soupir, il remit ces armes à la place qu'elles occupaient; il allait quitter la ruelle, lorsque, par réflexion sans doute, il prit encore dans la panoplie un kanjiar indien, à lame très aiguë, le tira de son fourreau de vermeil et cassa la pointe de cette arme meurtrière en l'introduisant sous une des roulettes qui supportaient le lit.

Dagobert alla ensuite rouvrir les deux portes et revint lentement auprès de la cheminée, sur le marbre de laquelle il s'accouda d'un air sombre, pensif; Rabat-Joie, accroupi devant le foyer, suivait d'un oeil attentif les moindres mouvements de son maître; le digne chien fit même preuve d'une rare et prévenante intelligence: le soldat, ayant tiré son mouchoir de sa poche, avait laissé tomber sans s'en apercevoir un papier renfermant un petit rouleau de tabac à chiquer; Rabat-Joie, qui rapportait comme un _retriver _de la race Rutland, prit le papier entre ses dents et, se dressant sur ses pattes de derrière, le présenta respectueusement à Dagobert. Mais celui-ci reçut machinalement le papier et parut indifférent à la dextérité de son chien. La physionomie de l'ancien grenadier à cheval révélait autant de tristesse que d'anxiété. Après être resté quelques instants debout devant la cheminée, le regard fixe, méditatif, il commença de se promener dans la chambre de long en large avec agitation, une de ses mains passée entre les revers de sa longue redingote bleue boutonnée jusqu'au col, l'autre enfoncée dans une de ses poches de derrière. De temps à autre, Dagobert s'arrêtait brusquement, et, répondant tout haut à ses pensées intérieures, laissant çà et là échapper quelque exclamation de doute ou d'inquiétude, puis, se tournant vers le trophée d'armes, il secouait tristement la tête en murmurant:

— C'est égal… cette crainte est folle… mais _il _est si extraordinaire depuis deux jours… Enfin… c'est plus prudent…

Et se remettant à marcher, Dagobert disait, après un nouveau et long silence:

— Oui, il faudra qu'il me dise… il m'inquiète trop… Et ces pauvres petites!… Ah! c'est à fendre le coeur.

Et Dagobert passait vivement sa moustache entre son pouce et son index, mouvement presque convulsif, symptôme évident chez lui d'une vive agitation.

Quelques minutes après le soldat reprit, répondant toujours à ses pensées intérieures: