— Tu n'as pas été blessé? s'écria vivement Dagobert en examinant son fils.

— Non, mon père… une égratignure.

— Qu'as-tu fait alors, mon garçon?

— J'ai couru chez le bon ange, chez Mlle de Cardoville; je lui ai tout conté. «Il faut, m'a-t-elle dit, suivre à l'instant la trace de M. Hardy. Vous allez prendre une voiture à moi, des chevaux de poste; M. Dupont vous accompagnera, vous suivrez M. Hardy de relais en relais, et si vous parvenez à le revoir, peut-être votre présence, vos prières vaincront la funeste influence que ces prêtres ont su prendre sur lui.

— C'était ce qu'il y avait de mieux à faire; cette digne demoiselle avait raison.

— Une heure après, nous étions sur la voie de M. Hardy; car nous avions su par les postillons de retour qu'il tenait la route d'Orléans; nous le suivons jusqu'à Étampes; là on nous dit qu'il avait pris la traverse pour gagner une maison isolée dans une vallée, à quatre lieues de toute grande route; que cette maison, appelée le Val-de-Saint-Hérem, appartient à des prêtres; mais que la nuit est si noire, les chemins si mauvais, que nous ferions mieux de coucher à l'auberge et de repartir de grand matin; nous suivons ce conseil. Au point du jour, nous montons en voiture; un quart d'heure après, nous quittons la grande route pour une traverse montueuse et déserte; ce n'était partout que des rocs de grès avec quelques bouleaux. À mesure que nous avancions, le site devenait de plus en plus sauvage; on se serait cru à cent lieues de Paris. Enfin nous nous arrêtons devant une grande et vieille maison noirâtre, à peine percée de quelques petites fenêtres, et bâtie au pied d'une haute montagne toute couverte de ces roches de grès. De ma vie je n'ai rien vu de plus désert, de plus triste. Nous descendons de voiture, je sonne à une porte; un homme vient m'ouvrir. «L'abbé d'Aigrigny est arrivé ici, cette nuit, avec un monsieur, dis-je à cet homme avec un air d'intelligence; prévenez tout de suite ce monsieur que je viens pour quelque chose de très important, et qu'il faut que je le voie à l'instant.» Cet homme, me croyant d'accord avec l'abbé, nous fait entrer; au bout d'un instant, l'abbé d'Aigrigny ouvre la porte, me voit, recule et disparaît; mais, cinq minutes après, j'étais en présence de M. Hardy.

— Eh bien? dit Dagobert avec intérêt. Agricol secoua tristement la tête et reprit:

— Rien qu'à la physionomie de M. Hardy, j'ai vu que tout était fini. M. Hardy, s'adressant à moi d'une voix douce, mais ferme, me dit: «Je conçois, j'excuse même le motif qui vous amène ici; mais je suis décidé à vivre désormais dans la retraite et dans la prière; je prends cette résolution librement, volontairement, parce que je songe au salut de mon âme; du reste, dites à vos camarades que mes dispositions sont telles qu'ils conserveront de moi un bon souvenir.» Et comme j'allais parler, M. Hardy m'a interrompu en me disant: «C'est inutile, mon ami, ma détermination est inébranlable; ne m'écrivez pas, vos lettres resteraient sans réponse… La prière m'absorbera désormais tout entier… Adieu; excusez-moi si je vous quitte, mais le voyage m'a fatigué.» Il disait vrai, car il était pâle comme un spectre, il avait même, ce me semble, quelque chose d'égaré dans les yeux et, depuis la veille, il était à peine reconnaissable, sa main, qu'il m'a donnée en nous quittant, était sèche et brûlante. L'abbé d'Aigrigny est rentré. «Mon père, lui a dit M. Hardy, voulez-vous avoir la bonté de reconduire M. Agricol Baudoin?» En disant ces mots, il m'a fait de la main un signe d'adieu, et il est rentré dans la chambre voisine. Tout était fini, il était à jamais perdu pour nous.

— Oui, dit Dagobert, ces robes noires l'ont ensorcelé comme tant d'autres.

— Alors, reprit Agricol, désespéré, je suis revenu ici avec M. Dupont. Voilà donc que les prêtres sont parvenus à faire de M. Hardy… de cet homme généreux, qui faisait vivre près de trois cents ouvriers laborieux dans l'ordre et dans le bonheur, développant leur intelligence, améliorant leur coeur, se faisant enfin bénir par ce petit peuple, dont il était la providence… Au lieu de cela, M. Hardy est maintenant à jamais voué à une vie contemplative, sinistre et stérile.