— Ce serait trop long à vous expliquer, ma chère demoiselle; un jour vous saurez tout; soyez seulement convaincue que votre famille n'avait pas d'ennemi plus acharné que l'abbé d'Aigrigny.

— Monsieur, dit Adrienne cédant à un dernier soupçon, je vais vous parler bien franchement. Comment ai-je pu mériter ou vous inspirer le vif intérêt que vous me témoignez, et que vous étendez même sur toutes les personnes de ma famille?

— Mon Dieu! ma chère demoiselle, répondit Rodin en souriant, si je vous le dis… vous allez vous moquer de moi… ou ne pas me comprendre…

— Parlez, je vous en prie, monsieur; ne doutez ni de moi ni de vous.

— Eh bien! je me suis intéressé, dévoué à vous, parce que votre coeur est généreux, votre esprit élevé, votre caractère indépendant et fier… une fois bien à vous, ma foi! les vôtres, qui sont d'ailleurs aussi fort dignes d'intérêt, ne m'ont pas été indifférents: les servir, c'était vous servir encore.

— Mais, monsieur… en admettant que vous me jugiez digne des louanges beaucoup trop flatteuses que vous m'adressez… comment avez-vous pu juger de mon coeur, de mon esprit, de mon caractère?

— Je vais vous le dire, ma chère demoiselle; mais auparavant, je dois vous faire un aveu dont j'ai grand'honte… Lors même que vous ne seriez pas si merveilleusement douée, ce que vous avez souffert depuis votre entrée dans cette maison devrait suffire, n'est-ce pas! pour vous mériter l'intérêt de tout homme de coeur.

— Je le crois, monsieur.

— Je pourrais donc expliquer ainsi mon intérêt pour vous. Eh bien! pourtant… je l'avoue, cela ne m'aurait pas suffi. Vous auriez été simplement Mlle de Cardoville, très riche, très noble et très belle jeune fille, que votre malheur m'eût fort apitoyé sans doute; mais je me serais dit: Cette pauvre demoiselle est très à plaindre, soit; mais moi, pauvre homme, qu'y puis-je? Mon unique ressource est ma place de secrétaire de l'abbé d'Aigrigny, et c'est lui qu'il me faut attaquer! il est tout-puissant, et je ne suis rien; lutter contre lui, c'est me perdre sans espoir de sauver cette infortunée. Tandis que, au contraire, sachant ce que vous étiez, ma chère demoiselle, ma foi! je me suis révolté dans mon infériorité. Non, non, me suis-je dit, mille fois non! Une si belle intelligence, un si grand coeur, ne seront pas victimes d'un abominable complot… Peut-être je serai brisé dans la lutte, mais du moins j'aurai tenté de combattre.

Il est impossible de dire avec quel mélange de finesse, d'énergie, de sensibilité Rodin avait accentué ces paroles. Ainsi que cela arrive fréquemment aux gens singulièrement disgracieux et repoussants dès qu'ils sont parvenus à faire oublier leur laideur, cette laideur même devient un motif d'intérêt, de commisération, et l'on se dit: «Quel dommage qu'un tel esprit, qu'une telle âme habite un corps pareil!» et l'on se sent touché, presque attendri par ce contraste. Il en était ainsi de ce que Mlle de Cardoville commençait à éprouver pour Rodin, car autant il s'était montré brutal et insolent envers le docteur Baleinier, autant il était simple et affectueux avec elle. Une seule chose excitait vivement la curiosité de Mlle de Cardoville: c'était de savoir comment Rodin avait conçu le dévouement et l'admiration qu'elle lui inspirait.