— Puisque vous saviez, monsieur, les propositions que vous étiez chargé de faire au régisseur de la terre de Cardoville si honteuses, si perfides, comment avez-vous pu consentir à vous en charger?

— Pourquoi? pourquoi? reprit Rodin avec une sorte d'impatience pénible. Eh! mon Dieu! parce que j'étais alors complètement sous le charme de l'abbé d'Aigrigny, un des hommes les plus prodigieusement habiles que je connaisse, et, je l'ai appris depuis avant-hier seulement, un des hommes les plus prodigieusement dangereux qu'il y ait au monde; il avait vaincu mes scrupules en me persuadant que la fin justifiait les moyens… Et je dois l'avouer, la fin qu'il semblait se proposer était belle et grande; mais avant-hier… j'ai été cruellement désabusé… un coup de foudre m'a réveillé. Tenez, ma chère demoiselle, ajouta Rodin avec une sorte d'embarras et de confusion, ne parlons plus de mon fâcheux voyage à Cardoville. Quoique je n'aie été qu'un instrument ignorant et aveugle, j'en ai autant de honte et de chagrin que si j'avais agi de moi-même. Cela me pèse et m'oppresse. Je vous en prie, parlons plutôt de vous, de ce qui vous intéresse; car l'âme se dilate aux généreuses pensées, comme la poitrine se dilate à un air pur et salubre.

Rodin venait de faire si spontanément l'aveu de sa faute, il l'expliquait si naturellement, il en paraissait si sincèrement contrit, qu'Adrienne, dont les soupçons n'avaient pas d'ailleurs d'autres éléments, sentit sa défiance beaucoup diminuer.

— Ainsi, reprit-elle en examinant toujours Rodin, c'est à
Cardoville que vous avez vu le prince Djalma?

— Oui, mademoiselle, et de cette rapide entrevue date mon affection pour lui: aussi je remplirai ma tâche jusqu'au bout; soyez tranquille, ma chère demoiselle, pas plus que vous, pas plus que les filles du maréchal Simon, le prince ne sera victime de ce détestable complot, qui ne s'est malheureusement pas arrêté là.

— Et qui donc encore a-t-il menacé?

— M. Hardy, homme rempli d'honneur, et de probité, aussi votre parent, aussi intéressé dans cette succession, a été éloigné de Paris par une infâme trahison… Enfin, un dernier héritier, malheureux artisan, tombant dans un piège habilement tendu, a été jeté dans une prison pour dettes.

— Mais, monsieur, dit tout à coup Adrienne, au profit de qui cet abominable complot, qui, en effet, m'épouvante, était-il donc tramé?

— Au profit de M. l'abbé d'Aigrigny! répondit Rodin.

— Lui? et comment? de quel droit? il n'était pas héritier!