— Hélas! oui, ma chère demoiselle, répondit naïvement Rodin. En un mot, j'avais ordre de M. l'abbé d'Aigrigny de mettre votre ancien régisseur dans l'alternative ou d'être renvoyé, ou de se prêter à une indignité… oui, à quelque chose qui ressemblait fort à de l'espionnage et à de la calomnie… mais l'honnête et digne homme a refusé…
— Mais qui êtes-vous donc? dit Mlle de Cardoville de plus en plus étonnée.
— Je suis… Rodin… ex-secrétaire de M. l'abbé d'Aigrigny… bien peu de chose, comme vous le voyez.
Il faut renoncer à rendre l'accent à la fois humble et ingénu du jésuite en prononçant ces mots, qu'il accompagna d'un salut respectueux.
À cette révélation, Mlle de Cardoville se recula brusquement. Nous l'avons dit, Adrienne avait quelquefois entendu parler de Rodin, l'humble secrétaire de l'abbé d'Aigrigny, comme d'une sorte de machine obéissante et passive. Ce n'était pas tout: le régisseur de la terre de Cardoville, en écrivant à Adrienne au sujet du prince Djalma, s'était plaint des propositions perfides et déloyales de Rodin. Elle sentit donc s'éveiller une vague défiance lorsqu'elle apprit que son libérateur était l'homme qui avait joué un rôle si odieux. Du reste, ce sentiment défavorable était balancé par ce qu'elle devait à Rodin et par la dénonciation qu'il venait de formuler si nettement contre l'abbé d'Aigrigny devant le magistrat; et puis enfin par l'aveu même du jésuite, qui, s'accusant lui-même, allait ainsi au-devant du reproche qu'on pouvait lui adresser. Néanmoins, ce fut avec une sorte de froide réserve que Mlle de Cardoville continua cet entretien commencé par elle avec autant de franchise que d'abandon et de sympathie.
Rodin s'aperçut de l'impression qu'il causait; il s'y attendait: il ne se déconcerta donc pas le moins du monde, lorsque Mlle de Cardoville lui dit en l'envisageant bien en face et attachant sur lui un regard perçant:
— Ah!… vous êtes monsieur Rodin… le secrétaire de M. l'abbé d'Aigrigny?
— Dites ex-secrétaire, s'il vous plaît, ma chère demoiselle, répondit le jésuite; car vous sentez bien que je ne remettrai jamais les pieds chez l'abbé d'Aigrigny… Je m'en suis fait un ennemi implacable, et je me trouve sur le pavé… Mais il n'importe… Qu'est-ce que je dis! mais tant mieux, puisqu'à ce prix-là des méchants sont démasqués et d'honnêtes gens secourus.
Ces mots, dit très simplement et très dignement, ramenèrent la pitié au coeur d'Adrienne. Elle songea qu'après tout, ce pauvre vieux homme disait vrai. La haine de l'abbé d'Aigrigny ainsi dévoilée devait être inexorable, et, après tout, Rodin l'avait bravée pour faire une généreuse révélation.
Pourtant, Mlle de Cardoville reprit froidement: