À peu près au moment où ces choses se passaient à Paris, deux voyageurs étrangers, quoique séparés l'un de l'autre, échangeaient à travers l'espace de mystérieuses pensées.
XLIV. Les ruines de l'abbaye de Saint-Jean le Décapité.
Le soleil est à son déclin. Au plus profond d'une immense forêt de sapins, au milieu d'une sombre solitude, s'élèvent les ruines d'une abbaye autrefois vouée à saint Jean le Décapité.
Le lierre, les plantes parasites, la mousse, couvrent presque entièrement les pierres noires de vétusté; quelques arceaux démantelés, quelques murailles percées de fenêtres ogivales restent encore debout et se découpent sur l'obscur rideau de ces grands bois. Dominant ces amas de décombres, dressée sur son piédestal écorné, à demi caché sous les lianes, une statue de pierre colossale, çà et là mutilée, est restée debout. Cette statue est étrange, sinistre. Elle représente un homme décapité. Vêtu de la toge antique, entre ses mains il tient un plat; dans ce plat est une tête… Cette tête est la sienne. C'est la statue de saint Jean, martyr, mis à mort par ordre d'Hérodiade.
Le silence est solennel. De temps à autre on entend seulement le sourd bruissement du branchage des pins énormes que la brise agite.
Des nuages cuivrés, rougis par le couchant, voguent lentement au- dessus de la forêt, et se reflètent dans le courant d'un petit ruisseau d'eau vive, qui, traversant les ruines de l'abbaye, prend sa source plus loin, au milieu d'une masse de roches. L'onde coule, les nuages passent, les arbres séculaires frémissent, la brise murmure…
Soudain, à travers la pénombre formée par la cime épaisse de cette futaie, dont les innombrables troncs se perdent dans des profondeurs infinies apparaît une forme humaine…
C'est une femme.
Elle s'avance lentement vers les ruines… elle les atteint… elle foule ce sol autrefois béni… Cette femme est pâle, son regard est triste, sa longue robe flottante, et ses pieds sont poudreux; sa démarche est pénible, chancelante.
Un bloc de pierre est placé au bord de la source, presque au- dessous de la statue de saint Jean le Décapité. Sur cette pierre, cette femme tombe épuisée, haletante de fatigue.