Mais son gosier, de plus en plus desséché, se contracte; sa gorge est en feu… Elle aperçoit la source, et se précipite à genoux pour se désaltérer à ce courant cristallin et transparent comme un miroir.

Que se passe-t-il donc? À peine ses lèvres enflammées ont-elles effleuré cette eau fraîche et pure, que, toujours agenouillée au bord du ruisseau, et appuyée sur ses deux mains, cette femme cesse brusquement de boire et se regarde avidement dans la glace limpide…

Tout à coup, oubliant la soif qui la dévore encore, elle pousse un grand cri… un cri de joie profonde, immense, religieuse, comme une action de grâces infinie envers le Seigneur.

Dans ce miroir profond… elle vient de s'apercevoir qu'elle a vieilli… En quelques jours, en quelques heures, en quelques minutes, à l'instant peut-être… elle a atteint la maturité de l'âge…

Elle qui, depuis plus de dix-huit siècles, avait vingt ans, et traînait à travers les mondes et les générations cette impérissable jeunesse…

Elle avait vieilli… Elle pouvait enfin aspirer à la mort…

Chaque minute de sa vie la rapprochait de la tombe…

Transportée de cet espoir ineffable, elle se redresse, lève la tête vers le ciel et joint ses mains dans une attitude de prière fervente…

Alors ses yeux s'arrêtent sur la grande statue de pierre qui représente saint Jean le Décapité…

La tête que le martyr porte entre ses mains… semble, à travers sa paupière de granit à demi close par la mort, jeter sur la juive errante un regard de commisération et de pitié…