Si mademoiselle de Cardoville avait pu conserver quelques soupçons sur la sincérité du dévouement de Rodin à son égard, ils auraient dû tomber devant ce raisonnement malheureusement fort naturel et presque irréfragable: comment supposer la moindre intelligence entre l'abbé d'Aigrigny et son secrétaire, alors que celui-ci, dévoilant complètement les machinations de son maître, le livrait aux tribunaux: alors qu'enfin Rodin allait en ceci peut-être plus loin que mademoiselle de Cardoville n'aurait été elle-même? Quelle arrière-pensée supposer au jésuite? tout au plus de chercher à s'attirer par ses services la fructueuse protection de la jeune fille. Et encore ne venait-il pas de protester contre cette supposition, en déclarant que ce n'était pas à mademoiselle de Cardoville, belle, noble et riche, qu'il s'était dévoué, mais à la jeune fille au coeur fier et généreux? Et puis enfin, ainsi que le disait Rodin lui-même, intéressé au sort d'être un misérable, ne se fût intéressé au sort d'Adrienne? Un sentiment singulier, bizarre, mélange de curiosité, de surprise et d'intérêt, se joignait à la gratitude de mademoiselle de Cardoville pour Rodin; pourtant, reconnaissant un esprit supérieur sous cette humble enveloppe, un soupçon grave lui vint tout à coup à l'esprit.

— Monsieur, dit-elle à Rodin, j'avoue toujours aux gens que j'estime les mauvais doutes qu'ils m'inspirent, afin qu'ils se justifient et m'excusent si je me trompe.

Rodin regarda mademoiselle de Cardoville avec surprise; et paraissant supputer mentalement les soupçons qu'il avait pu lui inspirer, il répondit après un moment de silence:

— Peut-être s'agit-il de mon voyage à Cardoville, de mes propositions à votre brave et digne régisseur? Mon Dieu! je…

— Non, non, monsieur… dit Adrienne en l'interrompant, vous m'avez fait spontanément cet aveu, et je comprends qu'aveuglé sur le compte de M. d'Aigrigny, vous ayez exécuté passivement des instructions auxquelles la délicatesse répugnait… Mais comment se fait-il qu'avec votre valeur incontestable, vous occupiez auprès de lui, et depuis longtemps, une position aussi subalterne?

— C'est vrai, dit Rodin en souriant, cela doit vous surprendre d'une manière fâcheuse, ma chère demoiselle; car un homme de quelque capacité qui reste longtemps dans une condition infime, a évidemment quelque vice radical, quelque passion mauvaise ou basse…

— Ceci, monsieur, est généralement vrai…

— Et personnellement vrai… quant à moi.

— Ainsi, monsieur, vous avouez?…

— Hélas! j'avoue que j'ai une mauvaise passion, à laquelle j'ai depuis quarante ans sacrifié toutes les chances de parvenir à une position sortable.