— Et cette passion… monsieur?
— Puisqu'il faut vous faire ce vilain aveu… c'est la paresse… oui, la paresse… l'horreur de toute activité d'esprit, de toute responsabilité morale, de toute initiative. Avec les douze cents livres que me donnait l'abbé d'Aigrigny, j'étais l'homme le plus heureux du monde; j'avais foi dans la noblesse de ses vues! sa pensée était la mienne, sa volonté la mienne. Ma besogne finie, je rentrais dans ma pauvre petite chambre, j'allumais mon poêle, je dînais de racines; puis, prenant quelque livre de philosophie bien inconnu et rêvant là-dessus, je lâchais bride à mon esprit, qui contenu tout le jour, m'entraînait à travers les théories, les utopies les plus délectables. Alors, de toute la hauteur de mon intelligence emportée, Dieu sait où, par l'audace de mes pensées, il me semblait dominer et mon maître et les grands génies de la terre. Cette fièvre durait bien, ma foi, trois ou quatre heures; après quoi, je dormais d'un bon somme; chaque matin je me rendais allègrement à ma besogne, sûr de mon pain du lendemain, sans souci de l'avenir, vivant de peu, attendant avec impatience les joies de ma soirée solitaire, et me disant à part moi, en griffonnant comme une machine stupide: Eh! eh!… pourtant… si je voulais!…
— Certes, … vous auriez pu comme un autre peut-être arriver à une haute position, dit Adrienne, singulièrement touchée de la philosophie pratique de Rodin.
— Oui… je le crois, j'aurais pu arriver…, mais dès que je le pouvais… à quoi bon? Voyez-vous, ma chère demoiselle, ce qui rend souvent les gens d'une valeur quelconque inexplicables pour le vulgaire… c'est qu'ils se contentent souvent de dire: si je voulais!
_— _Mais enfin, monsieur… sans tenir beaucoup aux aisances de la vie, il est un certain bien-être que l'âge rend presque indispensable, auquel vous renoncez absolument…
— Détrompez-vous, s'il vous plaît, ma chère demoiselle, dit Rodin en souriant avec finesse, je suis très sybarite, il me faut absolument un bon vêtement, un bon poêle, un bon matelas, un bon morceau de pain, un bon radis, bien piquant, assaisonné de bon sel gris, de bonne eau limpide, et pourtant, malgré la complication de mes goûts, mes douze cents francs me suffisent et au-delà, puisque je puis faire quelques économies.
— Et maintenant que vous voici sans emploi, comment allez-vous vivre; monsieur? dit Adrienne de plus en plus intéressée par la bizarrerie de cet homme, et pensant à mettre son désintéressement à l'épreuve.
— J'ai un petit boursicaut; il me suffira pour rester ici jusqu'à ce que j'aie délié jusqu'au dernier fil la noire trame du père d'Aigrigny; je me dois cette réparation pour avoir été sa dupe; trois ou quatre jours suffiront je l'espère à cette besogne. Après quoi, j'ai la certitude de trouver un modeste emploi dans ma province, chez un receveur particulier des contributions. Il y a peu de temps déjà quelqu'un me voulant du bien m'avait fait cette offre; mais je n'avais pas voulu quitter le père d'Aigrigny, malgré les grands avantages que l'on me proposait… Figurez-vous donc huit cents francs, ma chère demoiselle, huit cent francs, nourri et logé… Comme je suis un peu sauvage, j'aurai préféré être logé à part… mais, vous sentez bien, on me donne déjà tant… que je passerai pardessus ce petit inconvénient.
Il faut renoncer à peindre l'ingénuité de Rodin en faisant ces petites confidences ménagères, et surtout abominablement mensongères, à Mlle de Cardoville, qui sentit son dernier soupçon disparaître.
— Comment, monsieur, dit-elle au jésuite avec intérêt, dans trois ou quatre jours vous aurez quitté Paris?