Dagobert regarda fixement Rodin, qui aussitôt abaissa sur sa prunelle fauve sa flasque paupière.
— D'abord, dit le soldat après un moment de silence, un homme de coeur ne parle jamais des services qu'il a rendus… et voilà trois fois que vous revenez là-dessus…
— Mais, Dagobert, lui dit tout bas Rose, s'il s'agit de nouvelles de notre père…
Le soldat fit un geste de la main comme pour prier la jeune fille de le laisser parler, et reprit en regardant toujours Rodin entre les deux yeux:
— Vous êtes malin… mais je ne suis pas un conscrit.
— Je suis malin, moi? dit Rodin d'un air béat.
— Beaucoup… Vous croyez m'entortiller avec vos belles phrases, mais ça ne prend pas… Écoutez-moi bien: Quelqu'un de votre bande de robes noires m'avait volé ma croix… vous me l'avez restituée… soit… quelqu'un de votre bande avait enlevé ces enfants… vous les avez été chercher… soit… Vous avez dénoncé le renégat d'Aigrigny… c'est encore vrai… mais tout cela ne prouve que deux choses: la première, c'est que vous avez été assez misérable pour être le complice de ces gueux-là… la seconde, c'est que vous avez été assez misérable pour les dénoncer; or, ces deux choses-là sont ignobles… vous m'êtes suspect. Filez, et filez vite, votre vue n'est pas sainte pour ces enfants.
— Mais, mon cher monsieur…
— Il n'y a pas de mais, reprit Dagobert d'une voix irritée; quand un homme bâti comme vous fait le bien, ça cache quelque chose de mauvais… il faut se défier… et je me défie.
— Je conçois, dit froidement Rodin en cachant son désappointement croissant, car il avait cru facilement amadouer le soldat; on n'est pas maître de cela… pourtant… si vous réfléchissez… quel intérêt puis-je avoir à vous tromper, et sur quoi vous tromperais-je?