— Je ne vous comprends pas… monsieur… De quel but voulez-vous donc parler?…

— Du but que tous les esprits élevés, généreux, indépendants poursuivent incessamment… les uns agissant comme vous, ma chère demoiselle, par passion, par instinct, sans se rendre compte peut- être de la haute mission qu'ils sont appelés à remplir. Ainsi, par exemple, lorsque vous vous complaisez dans les délices les plus raffinés, lorsque vous vous entourez de tout ce qui charme vos sens… croyez-vous ne céder qu'à l'attrait du beau, qu'à un besoin de jouissances exquises?… Non, non, mille fois non… car alors vous ne seriez qu'une créature incomplète, odieusement personnelle, une sèche égoïste d'un goût très recherché… rien de plus… et à votre âge, ce serait hideux, ma chère demoiselle, ce serait hideux.

— Monsieur, ce jugement si sévère… le portez-vous donc sur moi? dit Adrienne avec inquiétude, tant cet homme lui imposait déjà malgré elle.

— Certes, je le porterais sur vous, si vous aimiez le luxe pour le luxe; mais non, non, un sentiment tout autre vous anime, reprit le jésuite; ainsi, raisonnons un peu: éprouvant le besoin passionné de toutes ces jouissances, vous en sentez le prix ou le manque plus vivement que personne, n'est-il pas vrai?

— En effet, dit Adrienne, vivement intéressée.

— Votre reconnaissance et votre intérêt sont déjà forcément acquis à ceux-là qui, pauvres, laborieux, inconnus, vous procurent ces merveilles du luxe dont vous ne pouvez vous passer?

— Ce sentiment de gratitude est si vif chez moi, monsieur, reprit Adrienne de plus en plus ravie de se voir si bien comprise ou devinée, qu'un jour je fis inscrire sur un chef-d'oeuvre d'orfèvrerie, au lieu du nom de son vendeur, le nom de son auteur, pauvre artiste jusqu'alors inconnu, et qui, depuis, a conquis sa véritable place.

— Vous le voyez, je ne me trompais pas, reprit Rodin: l'amour de ces jouissances vous rend reconnaissante pour ceux qui vous les procurent. Et ce n'est pas tout: me voilà, moi, par exemple, ni meilleur ni pire qu'un autre, mais habitué à vivre de privations dont je ne souffre pas le moins du monde. Eh bien! les privations de mon prochain me touchent nécessairement bien moins que vous, ma chère demoiselle, car vos habitudes de bien-être… vous rendent plus forcément compatissante que toute autre pour l'infortune… Vous souffririez trop de la misère pour ne pas plaindre et secourir ceux qui en souffrent.

— Mon Dieu! monsieur, dit Adrienne, qui commençait à se sentir sous le charme funeste de Rodin, plus je vous entends, plus je suis convaincue que vous défendez mille fois mieux que moi ces idées, qui m'ont été si durement reprochées par Mme de Saint- Dizier et par l'abbé d'Aigrigny. Oh! parlez… parlez, monsieur… je ne puis vous dire avec quel bonheur… avec quelle fierté je vous écoute.

Et attentive, émue, les yeux attachés sur le jésuite avec autant d'intérêt que de sympathie et de curiosité, Adrienne, par un gracieux mouvement de tête qui lui était familier, rejeta en arrière les longues boucles de sa chevelure dorée, comme pour mieux contempler Rodin, qui reprit: