— Et vous vous étonnez, ma chère demoiselle, de n'avoir été comprise ni par votre tante ni par l'abbé d'Aigrigny? Quel point de contact aviez-vous avec ces esprits hypocrites, jaloux, rusés, tels que je puis les juger maintenant? Voulez-vous une nouvelle preuve de leur haineux aveuglement? parmi ce qu'ils appelaient vos monstrueuses folies, quelle était la plus scélérate, la plus damnable? C'était votre résolution de vivre désormais seule et à votre guise, de disposer librement de votre présent et de votre avenir, ils trouvaient cela odieux, détestable, immoral. Et pourtant, votre résolution était-elle dictée par un fol amour de liberté? Non! Par une aversion désordonnée de tout joug, de toute contrainte? Non! Par l'unique désir de vous singulariser? Non! car alors, je vous aurais durement blâmée.

— D'autres raisons m'ont en effet guidée, je vous l'assure, dit vivement Adrienne, devenant très jalouse de l'estime que son caractère pourrait inspirer à Rodin.

— Eh! je le sais bien, vos motifs n'étaient et ne pouvaient être qu'excellents, reprit le jésuite. Cette résolution si attaquée, pourquoi la prenez-vous? Est-ce pour braver les usages reçus? non, vous les avez respectés tant que la haine de Mme de Saint-Dizier ne vous a pas forcée de vous soustraire à son impitoyable tutelle. Voulez-vous vivre seule pour échapper à la surveillance du monde? non, vous serez cent fois plus en évidence dans cette vie exceptionnelle que dans tout autre condition! Voulez-vous enfin mal employer votre liberté? non, mille fois non! pour faire le mal, on recherche l'ombre, l'isolement; posée, au contraire, comme vous le serez, tous les yeux jaloux et envieux du troupeau vulgaire seront constamment braqués sur vous… Pourquoi donc enfin prenez-vous cette détermination si courageuse, si rare, qu'elle en est unique chez une jeune personne de votre âge? Voulez-vous que je vous le dise, moi… ma chère demoiselle? Eh bien, vous voulez prouver par votre exemple que toute femme au coeur pur, à l'esprit droit, au caractère ferme, à l'âme indépendante, peut noblement et fièrement sortir de la tutelle humiliante que l'usage lui impose! Oui, au lieu d'accepter une vie d'esclave en révolte, vie fatalement vouée à l'entière responsabilité de tous les actes de votre vie, afin de bien constater qu'une femme complètement livrée à elle-même peut égaler l'homme en sagesse, en droiture, et le surpasser en délicatesse et en dignité… Voilà votre dessein, ma chère demoiselle. Il est noble, il est grand. Votre exemple sera-t-il imité? je l'espère! Mais ne le serait-il pas, que votre généreuse tentative vous placera toujours haut et bien, croyez-moi…

Les yeux de Mlle de Cardoville brillaient d'un fier et doux éclat, ses joues étaient légèrement colorées, son sein palpitait, elle redressait sa tête charmante par un mouvement d'orgueil involontaire; enfin, complètement sous le charme de cet homme diabolique, elle s'écria:

— Mais, monsieur, qui êtes-vous donc pour connaître, pour analyser ainsi mes plus secrètes pensées, pour lire dans mon âme plus clairement que je n'y lis moi-même, pour donner une nouvelle vie, un nouvel élan à ces idées d'indépendance qui depuis si longtemps germent en moi? qui êtes-vous donc enfin pour me relever si fort à mes propres yeux, que maintenant j'ai la conscience d'accomplir une mission honorable pour moi, et peut-être utile à celles de mes soeurs qui souffrent dans un dur servage?… Encore une fois, qui êtes-vous, monsieur?

— Qui je suis, mademoiselle! répondit Rodin avec un sourire d'adorable bonhomie; je vous l'ai dit, je suis un pauvre vieux bonhomme qui, depuis quarante ans, après avoir chaque jour servi de machine à écrire les idées des autres, rentre chaque soir dans son réduit, où il se permet alors d'élucubrer ses idées à lui; un brave homme qui, de son grenier, assiste et prend même un peu de part au mouvement des esprit généreux qui marchent vers un but plus profond peut-être qu'on ne le pense communément… Aussi, ma chère demoiselle, je vous le disais tout à l'heure, vous et moi nous tendons aux mêmes fins, vous sans y réfléchir et en continuant d'obéir à vos rares et divins instincts. Aussi, croyez- moi, vivez, vivez, toujours belle, toujours libre, toujours heureuse! c'est votre mission; elle est plus providentielle que vous ne le pensez, oui, continuez à vous entourer de toutes les merveilles du luxe et des arts; raffinez encore vos sens, épurez encore vos goûts par le choix exquis de vos jouissances; dominez par l'esprit, la grâce, par la pureté, cet imbécile et laid troupeau d'hommes, qui dès demain, vous voyant seule et libre, va vous entourer, ils vous croiront une proie facile, dévolue à leur cupidité, à leur égoïsme, à leur sotte fatuité. Raillez, stigmatisez ces prétentions niaises et sordides; soyez reine de ce monde et digne d'être respectée comme une reine… Aimez… brillez… jouissez… c'est votre rôle ici-bas; n'en doutez pas! toutes ces fleurs dont Dieu vous comble à profusion porteront un jour des fruits excellents. Vous aurez cru vivre seulement pour le plaisir… vous aurez vécu pour le plus noble but où puisse prétendre une âme grande et belle… Aussi peut-être… dans quelques années d'ici, nous nous rencontrerons encore: vous, de plus en plus belle et fêtée… moi, de plus en plus vieux et obscur; mais, il n'importe… une voix secrète vous dit maintenant, j'en suis sûr, qu'entre nous deux, si dissemblables, il existe un lien caché, une communion mystérieuse que désormais rien ne pourra détruire!

En prononçant ces derniers mots avec un accent si profondément ému qu'Adrienne en tressaillit, Rodin s'était approché d'elle sans qu'elle s'en aperçût, et pour ainsi dire sans marcher, en traînant ses pas et en glissant sur le parquet, par une sorte de lente circonvolution de reptile; il avait parlé avec tant d'élan, tant de chaleur, que sa face blafarde s'était légèrement colorée, et que sa repoussante laideur disparaissait presque devant le pétillant éclat de ses petits yeux fauves, alors bien ouverts, ronds et fixes, qu'il attachait obstinément sur Adrienne; celle- ci, penchée, les lèvres entr'ouvertes, la respiration oppressée, ne pouvait non plus détacher ses regards de ceux du jésuite; il ne parlait plus, et elle écoutait encore. Ce qu'éprouvait cette belle jeune fille, si élégante, à l'aspect de ce vieux petit homme, chétif, laid et sale, était inexplicable. La comparaison si vulgaire, et pourtant si vraie, de l'effrayante fascination du serpent sur l'oiseau, pourrait néanmoins donner une idée de cette impression étrange.

La tactique de Rodin était habile et sûre. Jusqu'alors Mlle de Cardoville n'avait raisonné ni ses goûts ni ses instincts; elle s'y était livrée parce qu'ils étaient inoffensifs et charmants. Combien donc devrait-elle être heureuse et fière d'entendre un homme doué d'un esprit supérieur, non seulement la louer de ces tendances dont elle avait été naguère si amèrement blâmée, mais l'en féliciter comme d'une chose grande, noble et divine! Si Rodin se fût seulement adressé à l'amour-propre d'Adrienne, il eût échoué dans ses menées perfides, car elle n'avait pas la moindre vanité; mais il s'adressait à tout ce qu'il y avait d'exalté, de généreux dans le coeur de cette jeune fille; ce qu'il semblait encourager, admirer en elle, était réellement digne d'encouragement et d'admiration. Comment n'eût-elle pas été dupe de ce langage qui cachait de si ténébreux, de si funestes projets? Frappée de la rare intelligence du jésuite, sentant sa curiosité vivement excitée par quelques mystérieuses paroles que celui-ci avait dites à dessein, ne s'expliquant pas l'action singulière que cet homme pernicieux exerçait déjà sur son esprit, ressentant une compassion respectueuse en songeant qu'un homme de cet âge, de cette intelligence, se trouvait dans la position la plus précaire, Adrienne lui dit avec sa cordialité naturelle:

— Un homme de votre mérite et de votre coeur, monsieur, ne doit pas être à la merci du caprice des circonstances; quelques-unes de vos paroles ont ouvert à mes yeux des horizons nouveaux; je sens que, sur beaucoup de points, vos conseils pourront m'être très utiles à l'avenir; enfin, en venant m'arracher de cette maison, en vous dévouant aux autres personnes de ma famille, vous m'avez donné des marques d'intérêt que je ne puis oublier sans ingratitude… Une position bien modeste, mais assurée, vous a été enlevée… permettez-moi de…

— Pas un mot de plus, ma chère demoiselle, dit Rodin en interrompant Mlle de Cardoville d'un air chagrin; je ressens pour vous une profonde sympathie; je m'honore d'être en communauté d'idées avec vous; je crois enfin fermement que quelque jour vous aurez à demander conseil au pauvre vieux philosophe: à cause de tout cela, je dois, je veux conserver envers vous la plus complète indépendance.