— Attendez-moi là… et tenez-vous prêt. Quant à vous, mes amis, ajouta-t-il en s'adressant à quelques malades frissonnant d'effroi, dès que je serai entré… fermez la porte sur moi… Je réponds de tout; et vous, infirmier, ne venez que lorsque j'appellerai…
Puis le jeune missionnaire fit jouer le pêne dans la serrure. À ce moment, un cri de terreur, de pitié, d'admiration, sortit de toute les poitrines, et les spectateurs de cette scène, rassemblés autour de la porte, s'en éloignèrent en hâte par un mouvement d'épouvante involontaire.
Après avoir levé les yeux au ciel comme pour invoquer Dieu à cet instant terrible, Gabriel poussa la porte et la referma aussitôt sur lui. Il se trouva seul avec Morok.
Le dompteur de bêtes, par un dernier effort de fureur, était parvenu à ouvrir presque entièrement la porte à laquelle la soeur Marthe et les orphelines se cramponnaient agonisantes de frayeur, en poussant des cris désespérés. Au bruit des pas de Gabriel, Morok se retourna brusquement. Alors loin de persister à entrer dans le cabinet, d'un bond il s'élança en rugissant sur le jeune missionnaire.
Pendant ce temps, la soeur Marthe et les orphelines, ignorant la cause de la retraite de leur agresseur, et profitant de ce moment de répit, poussèrent un verrou et se mirent ainsi à l'abri d'une nouvelle attaque.
Morok, l'oeil hagard, les dents convulsivement serrées, s'était rué sur Gabriel, les mains étendues en avant afin de le saisir à la gorge; le missionnaire reçut vaillamment le choc; ayant, d'un coup d'oeil rapide, deviné le mouvement de son adversaire, à l'instant où celui-ci s'élança sur lui, il le saisit par les deux poignets… et, le contenant ainsi, les abaissa violemment d'une main vigoureuse.
Pendant une seconde, Morok et Gabriel restèrent muets, haletants, immobiles, se mesurant du regard; puis, le missionnaire, arc-bouté sur ses reins, le haut du corps renversé en arrière, tâcha de vaincre les efforts de l'hydrophobe, qui, par de violents soubresauts, tentait de lui échapper et de se jeter sur lui, la tête en avant, pour le déchirer.
Tout à coup le dompteur de bêtes sembla défaillir, ses genoux fléchirent; sa tête, livide, violacée, se pencha sur ses épaules; ses yeux se fermèrent… Le missionnaire, pensant qu'une faiblesse passagère succédait à l'accès de rage de ce misérable, et qu'il allait tomber, cessa de le maintenir pour lui prêter secours… Se sentant libre, grâce à sa ruse, Morok se releva tout à coup pour se jeter avec rage sur Gabriel. Surpris par cette brusque attaque, celui-ci chancela et se sentit saisir et enlacer dans les bras de fer de ce furieux.
Redoublant pourtant d'énergie et d'efforts, luttant poitrine contre poitrine, pied contre pied, le missionnaire fit à son tour trébucher son adversaire, d'un élan vigoureux parvint à le renverser, à lui saisir de nouveau les mains, et à le tenir presque immobile sous son genou… L'ayant ainsi complètement maîtrisé, Gabriel tournait la tête pour appeler à l'aide, lorsque Morok, par un effort désespéré, parvint à se redresser sur son séant et à saisir entre ses dents le bras gauche du missionnaire. À cette morsure aiguë, profonde, horrible, qui entama les chairs, le missionnaire ne put retenir un cri de douleur et d'effroi… il voulut en vain se dégager; son bras restait serré comme dans un étau entre les mâchoires convulsives de Morok, qui ne lâchait pas prise…
Cette scène effrayante avait duré moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, lorsque tout à coup la porte donnant sur le vestibule s'ouvrit violemment; plusieurs hommes de coeur, ayant appris par les malades terrifiés le danger que courait le jeune prêtre, accouraient à son secours, malgré la recommandation qu'il avait faite de n'entrer que lorsqu'il appellerait.