L'infirmier portant son réchaud et ses fers rougis à blanc était au nombre des nouveaux arrivants; Gabriel, l'apercevant, lui cria d'une voix altérée:

— Vite, vite, mon ami, vos fers; j'y avais pensé, grâce à Dieu…

L'un des hommes qui venait d'entrer s'était heureusement précautionné d'une couverture de laine; au moment où le missionnaire parvenait à arracher son bras d'entre les dents de Morok, qu'il tenait toujours sous son genou, on jeta la couverture sur la tête de l'hydrophobe, qui fut aussitôt enveloppé et garrotté sans danger, malgré sa résistance désespérée.

Gabriel alors se releva, déchira la manche de sa soutane, et mettant à nu son bras gauche, où l'on voyait une profonde morsure, saignante et bleuâtre, il fit signe à l'infirmier d'approcher, saisit un des fer rougis à blanc et, par deux fois, d'une main ferme et sûre, il appliqua l'acier incandescent sur sa plaie avec un calme héroïque qui frappa tous les assistants d'admiration. Mais bientôt tant d'émotions diverses, si intrépidement combattues, eurent une réaction inévitable: le front de Gabriel se perla de grosses gouttes de sueur, ses longs cheveux blonds se collèrent à ses tempes, il pâlit… chancela… perdit connaissance, et fut transporté dans une pièce voisine pour y recevoir les premiers secours.

* * * * *

Un hasard, concevable d'ailleurs, avait fait, à l'insu de Mme de Saint-Dizier, une vérité de l'un de ses mensonges. Afin d'engager encore davantage les orphelines à se rendre à l'ambulance provisoire, elle avait imaginé de leur dire que Gabriel s'y trouvait ce qu'elle était loin de croire; car elle eût, au contraire, tenté d'empêcher cette rencontre, qui pouvait nuire à ses projets, l'attachement du jeune missionnaire pour les jeunes filles lui étant connu.

Peu de temps après la scène terrible que l'on a racontée, Rose et Blanche entrèrent, accompagnées de soeur Marthe, dans une vaste salle d'un aspect étrange, sinistre, où l'on avait transporté un grand nombre de femmes subitement frappées du choléra. Cet immense appartement généreusement prêté pour établir une ambulance temporaire, était décoré avec un luxe excessif; la pièce alors occupée par les femmes malades dont nous parlons avait servi de salon de réception; les boiseries blanches étincelaient de somptueuses dorures: des glaces magnifiquement encadrées séparaient les trumeaux de fenêtres à travers lesquelles on apercevait les fraîches pelouses d'un riant jardin que les premières pousses de mai verdissaient déjà. Au milieu de ce luxe, de ces lambris dorés, sur un parquet de bois précieux, richement incrusté, l'on voyait symétriquement disposées quatre files de lits de toute formes, provenant aussi de dons volontaires, depuis l'humble lit de sangle jusqu'à la riche couchette d'acajou sculpté.

Cette longue salle avait été partagée en deux, dans toute sa longueur, par une cloison provisoire de quatre à cinq pieds de hauteur; l'on s'était ainsi ménagé la faculté d'établir quatre rangées de lits; cette séparation s'arrêtait à quelque distance des deux extrémités de ce salon: à cet endroit, il conservait toute sa largeur; dans cet espace réservé l'on ne voyait point de lits; là se tenaient les servants volontaires, lorsque les malades n'avaient pas besoin de leurs soins; à l'une de ces extrémités était une haute et magnifique cheminée de marbre, ornée de bronze doré; là chauffaient différents breuvages; enfin, comme dernier trait à ce tableau d'un si singulier aspect, des femmes, appartenant aux conditions les plus diverses, se chargeaient volontairement de soigner tout à tour ces malades, dont les sanglots, les gémissements, étaient toujours accueillis par elles avec de consolantes paroles de commisération et d'espérance. Tel était l'endroit à la fois bizarre et lugubre dans lequel Rose et Blanche, se tenant par la main, entrèrent quelque temps après que Gabriel eut déployé un courage si héroïque dans sa lutte contre Morok.

La soeur Marthe accompagnait les filles du maréchal Simon; après leur avoir dit quelques mots tout bas, elle indiqua à chacune d'elles un des côtés de la cloison où étaient rangés des lits, puis se dirigea vers l'autre extrémité de la salle afin de donner quelques ordres.

Les orphelines, sous le coup de la terrible émotion causée par le péril dont Gabriel les avait sauvées à leur insu, étaient d'une excessive pâleur; néanmoins une ferme résolution se lisait dans leurs yeux. Il s'agissait non seulement pour elles d'accomplir un impérieux devoir de reconnaissance, et de se montrer ainsi dignes de leur valeureux père; il s'agissait encore pour elles du salut de leur mère, dont la félicité éternelle pouvait dépendre, leur avait-on dit, des preuves de dévouement chrétien qu'elles donneraient au Seigneur. Est-il besoin d'ajouter que la princesse de Saint-Dizier, suivant les avis de Rodin, dans une seconde entrevue habilement ménagée entre elle et les deux soeurs, à l'insu de Dagobert, avait tour à tour abusé, exalté, fanatisé ces pauvres âmes confiantes, naïves et généreuses, en poussant jusqu'à l'exagération la plus funeste tout ce qu'il y avait en elles de sentiments élevés et courageux? Les orphelines ayant demandé à la soeur Marthe si Mme Augustine du Tremblay avait été amenée dans cet asile de secours depuis trois jours, la soeur leur avait répondu qu'elle l'ignorait… mais qu'en parcourant les salles des femmes il leur serait très facile de s'assurer si la personne qu'elles cherchaient s'y trouvait. Car l'abominable dévote qui, complice de Rodin, jetait ces deux enfants au milieu d'un péril mortel, avait menti effrontément en leur affirmant qu'elle venait d'apprendre que leur gouvernante avait été transportée dans cette ambulance.