L'on croira sans peine que, du moment où Mlle de Cardoville et l'Indien furent rapprochés l'un de l'autre après tant de traverses, leurs jours s'écoulèrent dans un bonheur indicible; Adrienne s'appliqua surtout à faire naître l'occasion de mettre en lumière et pour ainsi dire une à une les généreuses qualités de Djalma, dont elle avait lu, dans les livres des voyageurs, de si brillants récits.
La jeune fille s'était imposé cette tendre et patiente étude du caractère de Djalma, non seulement pour justifier l'amour exalté qu'elle éprouvait, mais encore parce que cette espèce de temps d'épreuve, auquel elle avait assigné un terme, l'aidait à tempérer, à distraire les emportements de l'amour de Djalma… tâche d'autant plus méritoire pour Adrienne, qu'elle ressentait les mêmes impatients enivrements, les mêmes ardeurs passionnées… Chez ces deux êtres, les brûlants désirs des sens et les aspirations de l'âme les plus élevées s'équilibraient, se soutenaient merveilleusement dans leur mutuel essor, Dieu ayant doué ces deux amants de la plus rare beauté du corps et de la plus adorable beauté du coeur, comme pour légitimer l'irrésistible attrait qui les attachait l'un à l'autre.
Quel devait être le terme de cette épreuve si pénible qu'Adrienne imposait à Djalma et à elle-même! C'est ce que Mlle de Cardoville projette d'apprendre à Djalma dans l'entretien qu'elle va avoir avec lui, après le brusque départ de Mme de Saint-Dizier.
LV. L'épreuve.
Mlle de Cardoville et Djalma restèrent seuls.
Telle était la noble confiance qui avait succédé dans l'esprit de l'Indien à son premier mouvement de fureur irréfléchie, en entendant l'infâme calomnie de Mme de Saint-Dizier, qu'une fois seul avec Adrienne, il ne lui dit pas un mot de cette accusation indigne.
De son côté, touchante et admirable entente de ces deux coeurs! la jeune fille était trop fière, elle avait trop la conscience de la pureté de son amour, pour descendre à une justification envers Djalma. Elle aurait cru l'offenser et s'offenser elle-même.
Les deux amants commencèrent donc leur entretien, comme si l'incident soulevé par la dévote n'avait pas eu lieu.
Le même dédain s'étendit aux notes, qui, selon la princesse, devaient prouver l'imminence de la ruine d'Adrienne.
La jeune fille avait posé, sans le lire, ce papier sur un guéridon placé à sa portée. D'un geste rempli de grâces, elle fit signe à Djalma de venir s'asseoir auprès d'elle; celui-ci, obéissant à ce désir, quitta, non sans regret, la place qu'il occupait aux pieds de la jeune fille.