— Mon ami, lui dit Adrienne d'un ton grave et tendre, vous m'avez souvent… et impatiemment demandé quand arriverait le terme de l'épreuve que nous nous imposions: cette épreuve touche à sa fin.

Djalma tressaillit et ne put retenir un léger cri de bonheur et de surprise; mais cette exclamation presque tremblante fut si suave, si douce, qu'elle semblait plutôt le premier cri d'une ineffable reconnaissance, que l'accent passionné du bonheur.

Adrienne continua — Séparés… environnés d'embûches, de mensonges, mutuellement trompés sur nos sentiments, pourtant nous nous aimions, mon ami… En cela, nous suivions un irrésistible et sûr attrait, plus fort que les événements contraires, mais depuis, durant ces jours passés dans une longue retraite où nous venons de vivre isolés de tout et de tous, nous avons appris à nous estimer, à nous honorer davantage… Livrés à nous-mêmes, libres tous deux… nous avons eu le courage de résister à tous les brûlants enivrements de la passion, afin de nous acquérir le droit de nous y livrer plus tard sans regrets. Pendant ces jours où nos coeurs sont demeurés ouverts l'un à l'autre, nous y avons lu… tout lu… Aussi, Djalma… je crois en vous et vous croyez en moi… Je trouve en vous ce que vous trouvez en moi, n'est-ce pas?… toutes les garanties possibles, désirables, humaines, pour notre bonheur. Mais à cet amour il manque une consécration… et aux yeux du monde où nous sommes appelés à vivre, il n'en est qu'une seule… une seule… le mariage, et il enchaîne la vie entière.

Djalma regarda la jeune fille avec surprise.

— Oui, la vie entière… et pourtant, quel est celui qui peut répondre à jamais des sentiments de toute sa vie? reprit la jeune fille. Un Dieu… qui saurait l'avenir des coeurs pourrait seul lier irrévocablement certains êtres… pour le bonheur; mais, hélas! aux yeux des créatures humaines, l'avenir est impénétrable: aussi, lorsqu'on ne peut répondre sûrement que de la sincérité d'un sentiment présent, accepter des liens indissolubles, n'est-ce pas commettre une action folle, égoïste, impie?

— Cela est triste à penser, dit Djalma après un moment de réflexion, mais cela est juste… Puis il regarda la jeune fille avec une expression de surprise croissante. Adrienne se hâta d'ajouter tendrement d'un ton pénétré:

— Ne vous méprenez pas sur ma pensée, mon ami; l'amour de deux êtres qui, comme nous, après mille patientes expériences de coeur, d'âme et d'esprit, ont trouvé l'un dans l'autre toutes les assurances de bonheur désirables; un amour comme le nôtre enfin est si noble, si grand, si divin, qu'il ne saurait se passer de consécration divine… Je n'ai pas la religion de la messe, comme ma tante, mais j'ai la religion de Dieu; de lui nous est venu notre brûlant amour, il doit en être pieusement glorifié: c'est donc en l'invoquant avec une profonde reconnaissance que nous devons, non pas jurer de nous aimer toujours, non pas d'être à jamais l'un à l'autre…

— Que dites-vous? s'écria Djalma.

— Non, reprit Adrienne, car personne ne peut prononcer un tel serment sans mensonge ou sans folie… mais nous pouvons, dans la sincérité de notre âme, jurer de faire l'un et l'autre loyalement tout ce qui est humainement possible pour que notre amour dure toujours et que nous soyons ainsi l'un à l'autre: nous ne devons pas accepter des liens indissolubles; car, si nous nous aimons toujours, à quoi bon ces liens? Si notre amour cesse, à quoi bon ces chaînes, qui ne seront plus alors qu'une horrible tyrannie?… Je vous le demande, mon ami.

Djalma ne répondit pas, mais d'un geste presque respectueux, il fit signe à la jeune fille de continuer.