— Et puis, enfin, reprit-elle avec un mélange de tendresse et de fierté, par respect pour votre dignité et pour la mienne, mon ami, jamais je ne ferai serment d'observer une loi faite par l'homme _contre la femme avec un égoïsme dédaigneux et brutal, une loi qui semble nier l'âme, l'esprit, le coeur de la femme, une loi qu'elle ne saurait accepter sans être esclave ou parjure, une loi qui, fille_, lui retire son nom; épouse, la déclare à l'état d'imbécillité incurable, en lui imposant une dégradante tutelle; mère, lui refuse tout droit, tout pouvoir sur ses enfants, et _créature humaine _enfin, l'asservit, l'enchaîne à jamais au bon plaisir d'une autre créature humaine, sa pareille et son égale devant Dieu.

— Vous savez, mon ami… ajouta la jeune fille avec une exaltation passionnée, vous savez combien je vous honore, vous dont le père a été nommé le père du Généreux; je ne crains donc pas, noble et valeureux coeur, de vous voir user contre moi de ces droits tyranniques… mais de ma vie je n'ai menti, et notre amour est trop saint, trop céleste, pour être soumis à une consécration achetée par un double parjure… non, jamais je ne ferai serment d'observer une loi que ma dignité, que ma raison repoussent; demain le divorce serait rétabli… demain les droits de la femme seraient reconnus, j'observerais ces usages, parce qu'ils seraient d'accord avec mon esprit, avec mon coeur, avec ce qui est juste, avec ce qui est possible, avec ce qui est humain…

Puis s'interrompant, Adrienne ajouta, avec une émotion si profonde, si douce, qu'une larme d'attendrissement voila ses beaux yeux:

— Oh! si vous saviez, mon ami… ce que votre amour est pour moi; si vous saviez combien votre félicité m'est précieuse, sacrée, vous excuseriez, vous comprendriez ces superstitions généreuses d'un coeur aimant et loyal, qui verrait un présage funeste dans une consécration mensongère et parjure; ce que je veux… c'est vous fixer par l'attrait, vous enchaîner par le bonheur, et vous laisser libre pour ne vous devoir qu'à vous-même.

Djalma avait écouté la jeune fille avec une attention passionnée.
Fier et généreux, il idolâtrait ce caractère fier et généreux.
Après un moment de silence méditatif, il lui dit de sa voix suave
et sonore, et d'un ton presque solennel:

— Comme vous, le mensonge, le parjure, l'iniquité me révoltent… comme vous, je pense qu'un homme s'avilit en acceptant le droit d'être tyrannique et lâche. Quoique résolu de ne pas user de ce droit… comme vous il me serait impossible de penser que ce n'est pas à votre coeur seulement, mais à l'éternelle contrainte d'un lien indissoluble que je dois tout ce que je ne veux tenir que de vous; comme vous, je pense qu'il n'y a de dignité que dans la liberté… Mais, vous l'avez dit, à cet amour si grand, si saint vous voulez une consécration divine… et si vous repoussez des serments que vous ne sauriez faire sans folie, sans parjure, il en est d'autres que votre raison, que votre coeur accepteraient. Cette consécration divine… qui nous la donnera? Ces serments, entre les mains de qui les prononcerons-nous?

— Dans bien peu de jours, mon ami… je pourrai, je crois, vous le dire… Chaque soir… après votre départ… je n'avais pas d'autre pensée que celle-là: trouver le moyen de nous engager, vous et moi, aux yeux de Dieu, mais en dehors des lois, et dans les seules limites que la raison approuve; ceci sans heurter les exigences, les habitudes d'un monde dans lequel il peut nous convenir de vivre plus tard… et dont il ne faut pas blesser les susceptibilités apparentes; oui, mon ami, lorsque vous saurez entre quelles nobles mains je vous offrirai de joindre les nôtres, quel est celui qui remerciera et glorifiera Dieu de cette union… union sacrée qui pourtant nous laissera libres pour nous laisser dignes… vous direz comme moi, j'en suis certaine, que jamais mains plus pures n'auraient pu nous être imposées… Pardonnez, mon ami… tout ceci est grave… grave comme le bonheur… grave comme notre amour… Si mes paroles vous semblent étranges, mes pensées déraisonnables… dites… dites, mon ami, nous chercherons, nous trouverons un meilleur moyen de concilier ce que nous devons à Dieu, ce que nous devons au monde, avec ce que nous nous devons à nous-mêmes… On prétend que les amoureux sont fous, ajouta la jeune fille en souriant, je prétends, moi, qu'il n'y a rien de plus sensé que les vrais amoureux.

— Quand je vous entends parler ainsi de notre bonheur, dit Djalma profondément ému, en parler avec cette sérieuse et calme tendresse, il me semble voir une mère sans cesse occupée de l'avenir de son enfant adoré… tâchant de l'entourer de tout ce qui peut le rendre vaillant, robuste et généreux, tâchant d'écarter de sa route tout ce qui n'est pas noble et digne… Vous me demandez de vous contredire si vos pensées me semblent étranges, Adrienne. Mais vous oubliez donc que ce qui fait ma foi, ma confiance dans notre amour, c'est que je l'éprouve avec les mêmes nuances que vous? Ce qui vous blesse me blesse; ce qui vous révolte, me révolte; tout à l'heure, quand vous me citiez les lois de ce pays, qui, dans la femme, ne respectent pas même la mère… je pensais avec orgueil que dans nos contrées barbares où la femme est esclave, du moins elle devient libre quand elle devient mère… Non, non, ces lois ne sont faites ni pour vous ni pour moi. N'est-ce pas prouver le saint respect que vous portez à notre amour que de vouloir l'élever au-dessus de tous ces indignes servages qui l'auraient souillé? Et… voyez-vous, Adrienne j'entendais souvent dire aux prêtres de mon pays qu'il y avait des êtres inférieurs aux divinités, mais supérieurs aux autres créatures, je ne croyais pas ces êtres; ici, je les crois.

Ces derniers mots furent prononcés, non pas avec l'accent de la flatterie, mais avec l'accent de la conviction la plus sincère, avec cette sorte de vénération passionnée, de ferveur presque intimidée qui distingue le croyant lorsqu'il parle de la croyance… Mais ce qu'il est impossible de rendre, c'est l'ineffable harmonie de ces paroles presque religieuses et du timbre doux et grave de la voix du jeune Indien; ce qu'il est impossible de peindre, c'est l'expression d'amoureuse et brûlante mélancolie qui donnait un charme irrésistible à ses traits enchanteurs.

Adrienne avait écouté Djalma avec un indicible mélange de joie, de reconnaissance et d'orgueil. Bientôt, posant sa main sur son sein, comme pour en comprimer les violentes pulsations, elle reprit en regardant le prince avec enivrement: