— Oui, oui, mon amant, mon idole, nous sommes libres; mais soyons dignes de notre liberté.
— Adrienne… grâce!
— Et toi aussi je demande grâce et pitié… oui, pitié pour la sainteté de notre amour… ne le profane pas dans sa fleur… Crois mon coeur, crois mes pressentiments; ce serait le flétrir… ce serait le tuer que l'avilir… Courage, mon ami, amant doré, quelques jours encore… et le ciel… sans remords, sans regrets!…
— Mais, jusque-là, l'enfer… des tortures sans nom; car tu ne sais pas que ton souvenir me suit, qu'il m'entoure, qu'il me brûle; il me semble que c'est ton souffle qui m'embrase; tu ne sais pas ce que sont mes insomnies… Je ne te disais pas cela… mais, vois-tu, dans mon égarement, chaque nuit, je t'appelle, je pleure, j'éclate en sanglots… comme je t'appelais, comme je pleurais, quand je croyais que tu ne m'aimais pas… et pourtant je sais que tu m'aimes, et que tu es à moi! Mais aussi te voir… te voir chaque jour plus belle, plus adorée… et chaque jour te quitter plus enivré… non, tu ne sais pas…
Djalma ne put continuer.
Ce qu'il disait de ses tortures dévorantes, Adrienne l'avait aussi ressenti, peut-être encore plus vivement que lui; aussi, troublé, enivrée par l'accent électrique de Djalma si beau, si passionné, elle sentit son courage faiblir… Déjà une langueur irrésistible paralysait ses forces, sa raison, lorsque tout à coup, par un suprême effort de chaste volonté, elle se leva brusquement, et se précipitant vers une porte qui communiquait à la chambre de la Mayeux, elle s'écria:
— Ma soeur!… ma soeur!… sauvez-moi!… sauvez-nous!… Une seconde à peine s'était écoulée, et Mlle de Cardoville, le visage inondé de larmes, toujours belle, toujours pure, serrait entre ses bras la jeune ouvrière, tandis que Djalma était respectueusement agenouillé au seuil de la porte, qu'il n'osait franchir.
LVI. L'ambition.
Très peu de jours après l'entrevue de Djalma et d'Adrienne que nous avons racontée, Rodin se promenait seul dans sa chambre à coucher de la maison de la rue de Vaugirard, où il avait si vaillamment subi les moxas du docteur Baleinier.
Les deux mains plongées dans les poches de derrière de sa redingote, la tête baissée sur sa poitrine, le jésuite réfléchissait profondément. Son pas, tantôt lent, tantôt précipité, trahissait son agitation.