— _Je suis empoisonné!… _Les mêmes appréhensions vinrent involontairement au jésuite pendant qu'il tâchait, par d'inutiles efforts, d'échapper aux embrassades de l'émissaire de son général, et il se disait à part soi:
— Ce borgne me paraît bien tendre… Pourvu qu'il n'y ait pas de poison sous ces baisers de Judas!
Enfin, le bon petit père Caboccini, soufflant d'ahan, fut obligé de s'arracher du cou de Rodin, qui, rajustant son collet graisseux, sa cravate et son vieux gilet, de plus en plus incommodé par cet ouragan de caresses, dit d'un ton bourru:
— Serviteur, mon père, serviteur… il n'est point besoin de me baiser si fort…
Mais, sans répondre à ce reproche, le bon petit père, attachant sur Rodin son oeil unique avec une expression d'enthousiasme et accompagnant ces mots de gestes pétulants, s'écria dans son patois:
— Enfin ze la vois, cette soupârbe loumière de noutre sinte compagnie; ze pouis la sarrer contre mon cûr… Si… encoûre… encoûre…
Et, comme le bon petit père avait suffisamment repris haleine, il s'apprêtait à s'élancer, afin d'accoler de nouveau Rodin; celui-ci recula vivement en étendant les bras en avant comme pour se garantir, et dit à cet impitoyable embrasseur, en faisant allusion à la comparaison illogiquement employée par le père Caboccini:
— Bon, bon, mon père; d'abord, on ne serre pas une lumière contre son coeur; puis je ne suis pas une lumière… je suis un humble et obscur travailleur de la vigne du Seigneur.
Le Romain reprit avec exaltation (nous traduirons désormais le patois, dont nous ferons grâce au lecteur après l'échantillon ci- dessus), le Romain reprit donc avec emphase:
— Vous avez raison, mon père, on ne serre pas une lumière contre son coeur, mais on se prosterne devant elle pour admirer son éclat resplendissant, éblouissant.