— Monsieur… dit la Mayeux avec un embarras modeste.
— Oh! oh! on ne m'intimide pas, moi, reprit Rodin, louange ou blâme, je dis brutalement ce que j'ai sur le coeur… Demandez à cette chère mademoiselle. Et il indiqua du regard Adrienne. Je vous dirai donc très haut que je pense autant de bien de vous que Mlle de Cardoville en pense elle-même.
— Croyez-moi, mon enfant, dit Adrienne, il est des louanges qui honorent et qui récompensent, qui encouragent… et celles de M. Rodin sont du nombre… Je le sais, oh! oui… je le sais.
— Du reste, ma chère demoiselle, il ne faut pas me faire tout l'honneur de ce jugement.
— Comment cela, monsieur?
— Cette chère fille n'est-elle pas la soeur adoptive d'Agricol Baudoin, le brave ouvrier, le poète énergique populaire? Eh bien! est-ce que l'affection d'un tel homme n'est pas la meilleure des garanties, et ne permet pas, pour ainsi dire, de juger sur l'étiquette? ajouta Rodin en souriant.
— Vous avez raison, monsieur, dit Adrienne, car, sans connaître cette chère enfant, j'ai commencé à m'intéresser très vivement à son sort du jour où son frère adoptif m'a parlé d'elle… Il s'exprimait avec tant de chaleur, tant d'abandon que tout de suite j'ai estimé la jeune fille capable d'inspirer un si noble attachement.
Ces mots d'Adrienne, joints à une autre circonstance, troublèrent si vivement la Mayeux que son pâle visage devint pourpre. On le sait, l'infortunée aimait Agricol d'un amour aussi passionné que douloureux et caché; toute allusion même indirecte à ce sentiment fatal causait à la jeune fille un embarras cruel. Or, au moment où Mlle de Cardoville avait parlé de l'attachement d'Agricol pour la Mayeux, celle-ci avait rencontré le regard observateur et pénétrant de Rodin, fixé sur elle… Seule avec Adrienne, la jeune ouvrière, en entendant parler du forgeron, n'eût éprouvé qu'un sentiment de gêne passager; mais il lui sembla malheureusement que le jésuite, qui lui inspirait déjà une frayeur involontaire, venait de lire dans son coeur et d'y surprendre le secret du funeste amour dont elle était victime… De là l'éclatante rougeur de l'infortunée, de là son embarras visible, si pénible qu'Adrienne en fut frappée.
Un esprit subtil et prompt comme celui de Rodin au moindre effet recherche aussitôt la cause. Procédant par rapprochement, le jésuite vit d'un côté une fille contrefaite, mais très intelligente et capable d'un dévouement passionné; de l'autre, un jeune ouvrier, beau, hardi, spirituel et franc. «Élevés ensemble, sympathiques l'un à l'autre par beaucoup de points, ils doivent s'aimer fraternellement, se dit-il, mais l'on ne rougit pas d'un amour fraternel, et la Mayeux a rougi et s'est troublée sous mon regard; aimerait-elle Agricol d'amour?» Sur la voie de cette découverte, Rodin voulut poursuivre son inquisition jusqu'au bout. Remarquant la surprise que le trouble visible de la Mayeux causait à Adrienne, il dit à celle-ci en souriant et en désignant la Mayeux d'un signe d'intelligence:
— Hein! voyez-vous, ma chère demoiselle, comme elle rougit, cette pauvre petite, quand on parle du vif attachement de ce brave ouvrier pour elle?