La Mayeux baissa la tête, écrasée de confusion. Après une pause d'une seconde, pendant laquelle Rodin garda le silence, afin de donner au trait cruel le temps de bien pénétrer au coeur de l'infortunée, le bourreau reprit:
— Mais voyez donc cette chère fille, comme elle se trouble!
Puis, après un autre silence, s'apercevant que la Mayeux, de pourpre qu'elle était, devenait d'une pâleur mortelle et tremblait de tous ses membres, le jésuite craignit d'avoir été trop loin, car Adrienne dit à la Mayeux avec intérêt:
— Ma chère enfant, pourquoi donc vous troubler ainsi?
— Eh! c'est tout simple, reprit Rodin avec une simplicité parfaite, car, sachant ce qu'il voulait savoir, il tenait à paraître ne se douter de rien, eh! c'est tout simple, cette chère fille a la modestie d'une bonne et tendre soeur pour son frère. À force de l'aimer… à force de s'assimiler à lui quand on le loue, il lui semble qu'on la loue elle-même…
— Et comme elle est aussi modeste qu'excellente, ajouta Adrienne en prenant les mains de la Mayeux, la moindre louange, ou pour son frère adoptif ou pour elle, la trouble au point où nous la voyons… ce qui est un véritable enfantillage dont je veux la gronder bien fort.
Mlle de Cardoville parlait de très bonne foi, l'explication donnée par Rodin lui semblant et étant en effet fort plausible. Ainsi que toutes les personnes qui, redoutant à chaque minute de voir pénétrer leur douloureux secret, se rassurent aussi vite qu'elles s'effrayent, la Mayeux se persuada — eut besoin de se persuader, pour ne pas mourir de honte, — que les dernières paroles de Rodin étaient sincères, et qu'il ne se doutait pas de l'amour qu'elle ressentait pour Agricol. Alors ses angoisses diminuèrent et elle trouva quelques paroles à adresser à Mlle de Cardoville.
— Excusez-moi, mademoiselle, dit-elle timidement, je suis si peu habituée à une bienveillance semblable à celle dont vous me comblez que je réponds mal à vos bontés pour moi.
— Mes bontés, pauvre enfant! dit Adrienne, je n'ai encore rien fait pour vous. Mais, Dieu merci! dès aujourd'hui, je pourrai tenir ma promesse, récompenser votre dévouement pour moi, votre courageuse résignation, votre saint amour du travail et la dignité dont vous avez donné tant de preuves au milieu des plus cruelles préoccupations; en un mot, dès aujourd'hui, si cela vous convient, nous ne nous quitterons plus.
— Mademoiselle, c'est trop de bonté, dit la Mayeux d'une voix tremblante, mais je…