Depuis quelques secondes, ces deux hommes se trouvaient debout, face à face, et aucun n'avait encore dit un mot.
Le maréchal était effrayant de désespoir paternel; son calme, inexorable comme la fatalité, était plus terrible que les fougueux emportements de la colère.
— Mes enfants sont morts, dit-il enfin au jésuite d'une voix lente et creuse, en rompant le premier le silence; il faut que je vous tue…
— Monsieur, s'écria le père d'Aigrigny, écoutez-moi… ne croyez pas…
— Il faut que je vous tue… reprit le maréchal en interrompant le jésuite: votre haine a poursuivi ma femme jusque dans l'exil, où elle a péri; vous et vos complices avez envoyé mes enfants à une mort certaine… Depuis longtemps vous êtes mon mauvais démon… C'est assez, il me faut votre vie… je l'aurai…
— Ma vie appartient d'abord à Dieu, répondit pieusement le père d'Aigrigny, ensuite à qui veut la prendre.
— Nous allons nous battre à mort dans cette chambre, dit le maréchal, et comme j'ai à venger ma femme et mes enfants… je suis tranquille.
— Monsieur, répondit froidement le père d'Aigrigny, vous oubliez que mon caractère me défend de me battre… Autrefois, j'ai pu accepter le duel que vous m'avez proposé… aujourd'hui ma position a changé.
— Ah! fit le maréchal avec un sourire amer, vous refusez de vous battre maintenant parce que vous êtes prêtre?…
— Oui… monsieur, parce que je suis prêtre.