Le jésuite surprit cette larme… Il y avait dans ce mélange de haine vindicative et de douleur paternelle quelque chose de si terrible, de si sacré, de si menaçant, que, pour la première fois de sa vie, le père d'Aigrigny éprouva un sentiment de peur… de peur lâche… ignoble… de peur pour sa peau… Tant qu'il s'était agi d'un combat à l'épée, dans lequel la ruse, l'adresse et l'expérience sont de si puissants auxiliaires du courage, il n'avait eu qu'à réprimer les élans de sa fureur et de sa haine, mais devant ce combat corps à corps, face à face, coeur contre coeur, il trembla, pâlit, et s'écria:
— Une boucherie à coups de couteau… jamais!
L'accent, la physionomie du jésuite, trahissait tellement son effroi, que le maréchal en fut frappé et s'écria avec angoisse, car il redoutait de voir sa vengeance lui échapper:
— Mais il est donc vraiment lâche!… Ce misérable n'avait donc que le courage de l'escrime ou de l'orgueil… ce misérable renégat, traître à son pays… que j'ai souffleté… crossé… car je vous ai souffleté… marquis de vieille roche! je vous ai crossé… marquis de vieille souche!… vous, la honte de votre maison, la honte de tous les braves gentilshommes anciens ou nouveaux… Ah! ce n'est pas par hypocrisie ou par calcul… comme je le croyais, que vous refusez de vous battre… c'est par peur… Ah! il vous faut le bruit de la guerre ou les regards des témoins d'un duel pour vous donner du coeur…
— Monsieur… prenez garde, dit le père d'Aigrigny les dents serrées, et en balbutiant, car, à ces écrasantes paroles, la rage et la haine lui firent oublier sa peur.
— Mais il faut donc que je te crache à la face, pour y faire monter le peu de sang qui te reste dans les veines!… s'écria le maréchal exaspéré.
— Oh! C'est trop! dit le jésuite.
Et il se précipita sur le morceau de lame acérée qui était à ses pieds en répétant:
— C'est trop!
— Ce n'est pas assez, dit le maréchal d'une voix haletante, tiens, Judas!… Et il lui cracha à la face.