— Et si tu ne te bats pas maintenant, ajouta le maréchal, je t'assomme à coups de chaise, infâme tueur d'enfants…
Le père d'Aigrigny, en recevant le dernier outrage qu'un homme déjà outragé puisse recevoir, perdit la tête, oublia ses intérêts, ses résolutions, sa peur, oublia jusqu'à Rodin; une ardeur de vengeance effrénée, voilà tout ce qu'il ressentit, puis, une fois son courage revenu, au lieu de redouter cette lutte, il s'en félicita en comparant sa vigoureuse carrure à la maigreur du maréchal presque épuisé par le chagrin; car, dans un pareil combat, combat brutal, sauvage, corps à corps, la force physique est d'un avantage immense. En un instant le père d'Aigrigny eut roulé son mouchoir autour de la lame d'épée qu'il avait ramassée, et il se précipita sur le maréchal Simon, qui reçut intrépidement le choc.
Pendant le peu de temps que dura cette lutte inégale, car le maréchal était depuis quelques jours en proie à une fièvre dévorante qui avait miné ses forces, les deux combattants, muets, acharnés, ne dirent pas un mot, ne poussèrent pas un cri.
Si quelqu'un eût assisté à cette scène horrible, il lui eût été impossible de dire où et comment se portaient les coups: il aurait vu deux têtes effrayantes, livides, convulsives, s'abaisser, se redresser, ou se renverser en arrière, selon les incidents du combat, les bras se roidir comme des barres de fer ou se tordre comme des serpents, et puis, à travers les brusques ondulations de la redingote bleue du maréchal et de la soutane noire du jésuite, parfois luire et reluire comme un vif éclair d'acier… il eût enfin entendu un piétinement sourd, saccadé, ou de temps à autre quelque aspiration bruyante.
Au bout de deux minutes au plus, les deux adversaires tombèrent l'un sur l'autre.
L'un d'eux, c'était le père d'Aigrigny, faisant un violent effort, parvint à se dégager des bras qui l'étreignaient et à se mettre à genoux… Ses bras retombèrent étourdis, puis la voix expirante du maréchal murmura ses mots:
— Mes enfants!… Dagobert!…
— Je l'ai tué… dit le père d'Aigrigny d'une voix affaiblie, mais… je le sens… je suis blessé à mort… Et, s'appuyant d'une main sur le sol, le jésuite porta son autre main à sa poitrine.
Sa soutane était labourée de coups… mais les lames, dites de carrelet, qui avaient servi au combat, étant triangulaires et très acérées, le sang, au lieu de s'épancher au dehors, se résorbait au dedans.
— Oh! je meurs… j'étouffe… dit le père d'Aigrigny, dont les traits décomposés annonçaient déjà les approches de la mort.