À ce moment, la clef de la serrure tourna deux fois avec un bruit sec; Rodin parut sur le seuil de la porte, et avança la tête en disant d'une voix humble et d'un air discret:

— Peut-on entrer? À cette épouvantable ironie, le père d'Aigrigny fit un mouvement pour se précipiter sur Rodin, mais il retomba sur une de ses mains en poussant un sourd gémissement: le sang l'étouffait.

— Ah! monstre d'enfer!… murmura-t-il en jetant sur Rodin un regard effrayant de rage et d'agonie; c'est toi qui causes ma mort…

— Je vous avais toujours dit, mon très cher père, que votre vieux levain de batailleur vous serait fâcheux, répondit Rodin avec un affreux sourire. Il y a peu de jours encore… je vous ai averti… en vous recommandant de vous laisser patiemment souffleter par ce sabreur… qui ne sabrera plus rien du tout… et c'est bien fait; parce que, d'abord, «qui tire le glaive… périt par le glaive», dit l'Écriture. Et puis, ensuite, le maréchal Simon… héritait de ses filles… Voyons, là… entre nous, comment vouliez-vous que je fisse, mon très cher père?… Il fallait bien vous sacrifier à l'intérêt commun, d'autant plus que je savais ce que vous me ménagiez pour demain. Or, moi, on ne me prend pas sans vert.

_— _Avant d'expirer… dit le père d'Aigrigny d'une voix affaiblie, je vous démasquerai…

— Oh! que non point, dit Rodin en hochant la tête d'un air futé, que non point!… Moi seul je vous confesserai, s'il vous plaît…

— Oh!… cela m'épouvante, murmura le père d'Aigrigny, dont les paupières s'appesantissaient. Que Dieu ait pitié de moi… s'il n'est pas trop tard… Hélas! je suis à ce moment suprême… je… suis un grand coupable…

— Et surtout un grand niais, dit Rodin en haussant les épaules et en contemplant l'agonie de son complice avec un froid mépris.

Le père d'Aigrigny n'avait plus que quelques minutes à vivre;
Rodin s'en aperçut et se dit:

— Il est temps d'appeler du secours. À ses cris, on arriva. Ainsi qu'il l'avait dit, Rodin ne quitta pas le père d'Aigrigny jusqu'à ce que celui-ci eût rendu le dernier soupir.