Rodin, après un moment de silence, jetant les yeux autour de lui avec une inquiétude parfaitement simulée, répondit à voix basse:

— Encore une fois, mademoiselle, ne m'interrogez pas sur un sujet si redoutable: les murailles de cette maison ont des oreilles, ainsi qu'on dit vulgairement.

Adrienne et Dagobert se regardèrent avec une surprise croissante.

La Mayeux, par un instinct d'une persistance incroyable, continuait à éprouver un sentiment de défiance invincible contre Rodin; quelquefois elle le regardait longtemps à la dérobée, tâchant de pénétrer sous le masque de cet homme, qui l'épouvantait. Un moment le jésuite rencontra le regard inquiet de la Mayeux obstinément attaché sur lui; il lui fit aussitôt un petit signe de tête plein d'aménité; la jeune fille, effrayée de se voir surprise, détourna les yeux en tressaillant.

— Non, non, ma chère demoiselle, reprit Rodin, avec un soupir, en voyant que Mlle de Cardoville s'étonnait de son silence, ne m'interrogez pas sur la puissance de l'abbé d'Aigrigny.

— Mais, encore une fois, monsieur, reprit Adrienne, pourquoi cette hésitation à me répondre? Que craignez-vous?

— Ah! ma chère demoiselle, dit Rodin en frissonnant, ces gens-là sont si puissants!… leur animosité est si terrible!

— Rassurez-vous, monsieur, je vous dois trop pour que mon appui vous manque jamais.

— Eh! ma chère demoiselle, reprit Rodin presque blessé, jugez-moi mieux, je vous en prie. Est-ce donc pour moi que je crains?… Non, non, je suis trop obscur, trop inoffensif; mais c'est vous, mais c'est M. le maréchal Simon, mais ce sont les autres personnes de votre famille, qui ont tout à redouter… Ah! tenez, ma chère demoiselle, encore une fois, ne m'interrogez pas; il est des secrets funestes à ceux qui les possèdent…

— Mais enfin, monsieur, ne vaut-il pas mieux connaître les périls dont on est menacé?