—Écoutez, boucanier, vous êtes généreux comme un sauvage: ceci soit dit sans vous offenser; mais, mon digne ami, mon loyal ennemi, vous êtes aussi ignorant comme un sauvage; élevé au milieu des forêts, vous n’avez pas une idée de ce que c’est qu’un homme qui a passé sa vie à plaire, à séduire; vous ne savez pas les ressources merveilleuses que cet homme trouve dans ses séductions naturelles; vous ne savez pas l’influence irrésistible d’un mot, d’un geste, d’un sourire, d’un regard! Cette pauvre Barbe-Bleue ne le sait pas non plus, d’après ce qu’on dit de ses trois maris. C’étaient trois pleutres, trois bélîtres, dont elle s’est débarrassée avec raison. Pourquoi s’en est-elle débarrassée? parce qu’elle cherchait un idéal, un être inconnu, le rêve de ses rêves..... Or, mon brave ami, toujours soit dit sans vous offenser, vous ne pouvez pas vous abuser au point de croire que vous réalisez ce rêve de la Barbe-Bleue; vous ne pouvez vraiment pas vous prendre pour un Céladon, pour un sylphe.....
Le boucanier regarda Croustillac d’un air hébété, et ne parut pas le comprendre; il lui dit en montrant le soleil:
—Le soleil baisse, nous avons quatre lieues à faire avant d’arriver au Morne-au-Diable; en route.
—Ce malheureux-là n’a pas la moindre conscience du danger qu’il court, c’est pitié que d’abuser de son aveuglement. C’est battre un enfant, c’est tirer un faisan posé, c’est tuer un homme endormi; foi de Croustillac, il me donne des scrupules. Et il reprit tout haut:
—Vous ne comprenez donc pas, mon brave ami, que cet homme aussi séduisant qu’irrésistible dont je vous parle... c’est moi?
—Ah! bah! c’est impossible...
—Votre étonnement n’est pas flatteur... brave chasseur... mais si je vous parle ainsi de moi-même, c’est que l’honneur m’ordonne de vous dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Vous ne comprenez donc pas qu’une fois que la Barbe-Bleue m’aura vu, elle m’aimera, et qu’elle ne vous aimera plus, mon pauvre Arrache-l’Ame? Comprenez donc que ce serait une lâcheté, une trahison de ma part que de ne pas vous en prévenir, au point où vous êtes avec la Barbe-Bleue... Je vous le répète, du moment où je mettrai les pieds au Morne-au-Diable, du moment où elle m’aura vu, où elle m’aura entendu... ce sera fait de votre amour. Maintenant que je vous ai prévenu, loyalement prévenu... voyez si vous voulez risquer.
—Touchez là, frère, dit le boucanier, parfaitement insensible aux menaces que lui faisait le chevalier... Partons, nous arriverons à la nuit au Morne-au-Diable, et les sauts du précipice ne sont pas commodes à cette heure-là.
—Allons... vous vous entêtez... soit... mais je vous ai prévenu, ce sera de la bonne guerre, dit le chevalier.
Le boucanier, sans répondre au chevalier, dit à son engagé: Ramène les chiens à la case et tiens prêtes les deux douzaines de peaux de taureau qu’on doit venir chercher demain de la Basse-Terre; je ne rentrerai pas cette nuit.