Nous devons dire à la louange du chevalier qu’il eut un louable retour de modestie malheureusement aussi rapide que sincère. Il pensa qu’une si charmante créature hésiterait peut-être à se marier avec un aventurier tel que lui; mais, se rappelant les impertinentes et glorieuses confidences du boucanier, il se dit qu’après tout un homme en valait un autre, et il reprit bientôt son imperturbable assurance.

Croustillac fit coup sur coup trois de ses plus respectueuses révérences; puis il se redressa de toute sa hauteur pour faire valoir la noblesse de sa taille, avança une de ses longues jambes, retira l’autre quelque peu en arrière et se hancha d’un air conquérant, en tenant son feutre de la main droite et appuyant sa main gauche sur la garde de son épée.

Sans doute, il allait débiter quelque galant compliment à la Barbe-Bleue, car déjà il portait une main à son cœur en ouvrant sa large bouche, lorsque la petite veuve, ne pouvant retenir la violente envie de rire que lui causait la figure hétéroclite du chevalier, donna un libre cours à sa bruyante hilarité.

Cette explosion de gaieté ferma la bouche à Croustillac et il tâcha de sourire, espérant ainsi complaire à la Barbe-Bleue.

Cette galante tentative se traduisit par une grimace si grotesque, qu’Angèle tomba assise sur un sofa, oublia toute convenance, toute dignité, s’abandonna étourdiment à un accès de fou rire; ses beaux yeux bleus, toujours si brillants, se voilèrent de joyeuses larmes; ses joues rondelettes se colorèrent d’un vif incarnat, et leurs charmantes fossettes se creusèrent à ce point que la veuve aurait pu y cacher, tout entier, le bout rosé de son petit doigt.

Croustillac, très embarrassé, restait immobile devant la jolie rieuse, tantôt fronçant les sourcils d’un air courroucé, tantôt, au contraire, tâchant de dilater sa longue et maigre figure par un sourire forcé.

Pendant ces jeux successifs de physionomie, qui n’étaient pas faits pour mettre un terme à l’hilarité de la Barbe-Bleue, le chevalier se disait in petto que, pour une meurtrière, la veuve n’avait pas un aspect bien sombre ni bien terrible.

Néanmoins la vanité de notre aventurier s’accommodait assez difficilement du singulier effet qu’il produisait. Faute de raisons meilleures, il finit par se dire qu’avant toutes choses il fallait frapper vivement l’imagination des femmes, qu’il fallait d’abord les étonner, les révolutionner, et que, sous ce rapport, sa première entrevue avec la Barbe-Bleue ne laissait rien à désirer.

Lorsqu’il vit la veuve un peu calmée, il lui dit résolument, en superbe phébus:

—Je suis sûr que vous riez, madame, de toutes les tentatives désespérées que je fais pour retenir en vain mon pauvre cœur qui vole à tire d’aile à vos pieds... C’est lui qui m’a entraîné ici, je n’ai fait que le suivre, malgré moi... oui, madame, malgré moi; je lui disais: Là... là... tout beau, mon cœur, tout beau... il ne suffit pas, pour plaire à une divine beauté, d’être passionnément amoureux... Mais mon petit... ou plutôt mon grand étourdi de cœur me répondait toujours en m’attirant vers vous de toutes ses forces... comme s’il eût été d’acier et que le Morne-au-Diable eût été d’aimant; mon cœur, dis-je, me répondait: Rassurez-vous, maître, tendre et vaillant comme vous l’êtes, de l’amour que vous ressentez naîtra l’amour qu’on ressentira; mais pardon, madame, le langage de mon cœur me paraît furieusement impertinent... c’est sans doute cette impertinence qui vous fait rire de nouveau?