—Comment! s’écria-t-il, le boucanier vous a dit, madame...
—Que vous veniez exprès de France pour m’épouser; est-ce vrai? Voyons, parlez franchement, ne me trompez pas. Oh! d’abord, je n’aime pas à être contrariée... Je vous en préviens, si j’ai mis dans ma tête que vous soyez mon mari.... vous serez mon mari....
—Madame, je vous en supplie, ne me prenez pas pour une buse... pour une grue... pour une pécore... Si je reste sans voix... c’est l’émotion... l’étonnement... Et Croustillac regardait autour de lui avec inquiétude comme pour s’assurer qu’il n’était pas le jouet d’un rêve. Que je crève comme un mousquet, madame, si je m’attendais à un tel accueil.
—Eh! mon Dieu, il n’est pas besoin de faire tant de façons, reprit la veuve, on m’a dit que vous vouliez m’épouser; est-ce vrai?
—Aussi vrai que vous êtes la plus éblouissante beauté que j’aie jamais rencontrée! s’écria impétueusement le chevalier en portant la main à son cœur.
—Vraiment? oh! vraiment, vous êtes bien décidé à me prendre pour femme? s’écria la petite veuve en frappant joyeusement dans ses mains.
—J’y suis tellement décidé, adorable veuve, que ma seule crainte maintenant est de ne pas voir réaliser ce vœu qui, de ma part, je le confesse, est un vœu exorbitant... un rêve titanique, et...
—Mais, taisez-vous donc! dit la Barbe-Bleue en interrompant le chevalier avec une naïveté enfantine. A quoi bon ces grands mots?... Vous me demandez ma main... pourquoi ne vous la donnerais-je pas?...
—Comment, madame, je pourrais croire?... Ah! tenez, belle insulaire! j’ai eu bien des triomphes dans ma vie... des princesses m’ont avoué leur flamme... des reines ont soupiré en me regardant... mais jamais, madame, jamais je n’ai éprouvé un ravissement pareil... Oui, madame... vous pouvez vous applaudir, vous pouvez vous vanter d’avoir porté à leur comble ma surprise, ma joie et ma reconnaissance... Répétez encore, je vous en supplie, répétez ces mots charmants! vous consentez à me prendre pour mari, moi Polyphème de Croustillac.
—Je vous le répéterai tant que vous voudrez, rien n’est plus simple; vous comprenez bien que j’ai trop de peine à trouver des maris pour ne pas saisir avec avidité l’offre que vous me faites.