—Ah! madame, riposta galamment le chevalier, au risque de passer pour un impertinent, je me permettrai de vous contredire formellement... Non, non, jamais je ne croirai qu’il vous soit difficile de trouver des maris; je dirai plus... je suis convaincu que vous n’avez eu, depuis votre veuvage, que l’embarras du choix... mais c’est tout simple, vous n’avez pas voulu choisir... Vous aviez trop bon goût, madame, dit audacieusement Croustillac, vous attendiez...
—Je pourrais vous tromper et vous laisser croire cela... chevalier, mais vous êtes trop galant homme pour que je vous abuse... Au point où nous en sommes, ajouta Angèle d’un air gracieux et confidentiel, au point où nous en sommes, je puis tout vous dire..... Écoutez-moi donc: La première fois que je me suis mariée, je n’ai eu qu’à choisir, c’est vrai. Oh! mon Dieu! les épouseurs se présentaient en foule, et j’ai choisi... très bien choisi... Lors du mon second mariage... ce n’était déjà plus la même chose... On avait jasé sur la mort singulière de mon premier mari, et les épouseurs commençaient à réfléchir avant que de se déclarer... Pourtant comme je ne suis pas sotte, à force de grâce, de câlinerie, de coquetterie, je finis par happer un second époux... Hélas! ça n’avait pas été sans peine... Mais pour le troisième, oh! pour le troisième, vous n’avez pas idée de tout le mal que j’ai eu; vrai, c’était à en désespérer.
—Ah! madame, que n’étais-je là...
—Sans doute, chevalier, mais vous n’y étiez malheureusement pas... On avait jasé sur la mort du premier... jugez si on jasa sur le second... on commençait à se défier de moi, ajouta la veuve en secouant sa jolie petite tête avec une expression de mélancolie ingénue, que voulez-vous? le monde est si tracassier... si médisant... les hommes sont si bizarres!
—Le monde est un sot! le monde est un imbécile égoïste, s’écria Croustillac plein de pitié pour cette victime de la calomnie.—Les hommes sont des lâches et des niais, qui croient à toutes les billevesées qu’on leur raconte.
—C’est bien vrai ce que vous dites là... vous n’êtes pas comme cela vous... ami...
—Elle m’appelle ami... dit Croustillac transporté, et il reprit:—Non, certes... non... je ne suis pas comme cela...
—Sans doute, dit la veuve, vous... quelle différence... Aussi, tenez... vous me gâtez en acceptant si gentiment ma proposition.
—Dites que je me ravis moi-même au-delà des bornes du bonheur possible, madame!
—Si, si, vous me gâtez, ajouta la veuve avec un sourire enchanteur, en jetant un regard reconnaissant sur le chevalier, je vous assure que vous me gâtez; vous êtes si facile, si accommodant! Aussi, un jour, comment vous remplacerai-je, ami?