—Un an, madame, un an! s’écria le chevalier; mais bientôt songeant que les paroles de la Barbe-Bleue cachaient peut-être un piége, qu’elle voulait sans doute l’éprouver pour juger de son courage, il s’écria d’un ton chevaleresque:
—Eh bien! soit... madame... que mon bonheur dure un an, un jour, une heure, une minute, il n’importe... je brave tout, pourvu que je puisse dire que j’ai été assez heureux pour obtenir votre main.
—Vous êtes un véritable chevalier, dit la veuve ravie, je n’attendais pas moins de vous... ceci est bien convenu, seulement je préviendrai mon petit Rache-l’Ame, pour la forme, s’entend... car, mariée ou non, je serai toujours pour lui ce que j’étais.
—Mais, madame, dit Croustillac avec un certain embarras, me serait-il permis... serait-il indiscret... de vous demander... ce que vous êtes à ce chasseur de taureaux... et quelle est auprès de vous sa position; ou plutôt voudriez-vous m’expliquer ensuite par quelle intimité vous vous croyez obligée de lui parler de vos projets?
—Certainement... et à qui dirai-je cela si ce n’est à vous... maintenant... ami?... Je vous avouerai que Rache-l’Ame est un de mes bien-aimés.
Ici Croustillac fit une grimace si singulière en toussant deux ou trois fois, qu’Angèle partit d’un éclat de rire.
Croustillac, un moment interdit, fit cette réflexion pleine de sagesse:
—Je suis fou! Rien de plus simple: elle avait une espèce de goût pour ce grossier personnage, ma vue la décide à me le sacrifier; elle y met des égards... malheureux boucanier que tu es! Seulement... pourquoi diable vient-elle me dire qu’au bout d’un an il faudra qu’elle s’occupe de me trouver un successeur?...
—Tenez, voici justement mon petit Rache-l’Ame, dit la veuve, nous allons lui parler de nos projets, et nous souperons ensuite comme trois amis.
—C’est égal, se dit Croustillac en voyant entrer le boucanier, voilà une petite femme qui peut se vanter d’être singulièrement originale.