—Allons, allons, vous voulez railler, madame, ne vous gênez pas, j’entends la plaisanterie... je ne vous crois pas aussi féroce et aussi magicienne que vous voulez le paraître; demain, j’en suis sûr, je saurai le secret de cette comédie... qui, à cette heure, je l’avoue... me donne une espèce de cauchemar.
Ces mots, dits par le chevalier sans autre but que de montrer aux habitants du Morne-au-Diable qu’il ne voulait pas être leur dupe, produisirent sur la Barbe-Bleue un effet singulier.
Elle jeta un regard effrayé au boucanier, et dit à Croustillac avec hauteur:
—Je ne raille pas, monsieur; vous êtes venu ici dans l’intention de m’épouser; je vous offre ma main, je vous dirai à quelles conditions; si elles vous agréent, nous terminerons dans huit jours; il y a une chapelle ici; le révérend père Griffon, de la paroisse de Macouba, viendra nous unir; si mes propositions ne vous conviennent point, vous quitterez cette maison, où vous n’auriez pas dû venir.
A mesure que la Barbe-Bleue parlait, sa physionomie perdait son caractère malin et enjoué; elle devenait triste, presque menaçante.—Une comédie! répéta-t-elle, si je croyais que vous prissiez tout ceci pour un jeu, vous ne resteriez pas une minute de plus dans cette maison, monsieur!—ajouta-t-elle d’une voix altérée qui trahissait une profonde émotion.
—Non... le chevalier ne peut pas prendre ceci pour un jeu, reprit le boucanier en jetant au Gascon un regard scrutateur.
Croustillac, naturellement impatient et vif, éprouvait un dépit réel de ne pouvoir pénétrer ce qu’il y avait de vrai ou de feint dans cette singulière aventure; il s’écria donc:
—Eh! mordioux, madame, que voulez-vous que je pense?... Je rencontre le boucanier dans la forêt, je lui fais part du désir que j’ai de vous connaître; il me dit aussi nettement que vous venez de me le dire vous-même qu’il a le bonheur d’être dans vos bonnes grâces...
—Ensuite, monsieur?
—Ensuite, madame, quoi que je lui aie dit, le boucanier consent à m’amener ici, où l’on m’accueille avec la plus splendide hospitalité, je le reconnais; je suis introduit près de vous; instruite de mes vœux, vous m’offrez votre main avec empressement, vous faites part de mes espérances à votre ami, le chasseur de taureaux.