—Mais c’est tout simple, dit Angèle, la force de cette liqueur est telle qu’elle dissoudrait ou briserait tout flacon qui ne serait pas fait d’un rubis ou d’un diamant.

—Vous jugez d’après cela, chevalier, dit le chasseur, de l’agrément que cette liqueur a dû procurer à notre troisième mari. Certes, je ne suis ni tendre ni peureux, mais après tout, on a toujours de la peine à s’habituer à voir un homme qui vous regarde avec des yeux verdâtres, lumineux et retirés si profondément dans leur orbite qu’ils vous font l’effet de vers luisants au fond d’un souterrain.

—Le fait est, dit Croustillac, qui n’avait pu réprimer un léger frisson, le fait est que la première fois cela doit paraître singulier...

—Ce n’est rien encore, ami... Écoutez la suite, dit tout bas la veuve d’un air parfaitement satisfait d’elle-même.

Le boucanier continua:

—Ça n’était que son état ordinaire, à ce pauvre cher homme, d’avoir les yeux comme des vers luisants; mais où ça devenait affreux, c’est lorsque madame nous donnait un gala à moi, à l’Ouragan et au Cannibale. Elle trempait une plume de colibri dans le petit flacon de rubis, elle faisait venir le malheureux Espagnol et lui passait cette plume sur les sourcils... Alors... on eût dit que des sourcils de ce malheureux sortaient des milliers d’étincelles; ses yeux verdâtres, si retirés au fond du crâne, s’avançaient... s’avançaient... en roulant dans leur orbite comme deux globes de feu, et jetaient des clartés si vives et si continues, qu’elles suffisaient pour éclairer notre festin, pendant lequel le défunt se tenait debout et immobile comme une statue de granit, disant d’une voix lamentable:—Mon cerveau fond pour alimenter les lampes de mes yeux... les lampes de mes yeux! Ce qui fait que le pauvre cher homme n’y voyait que du feu, dit le boucanier en riant aux éclats de cette cruelle plaisanterie. Et, comme faute d’huile, la lampe s’éteint, ajouta-t-il, le mari de madame a été rejoindre ses prédécesseurs... pour vous laisser la place libre...

—Ce que dit Arrache-l’Ame est vrai, dit la Barbe-Bleue en minaudant. Il est très indiscret, comme vous voyez, mais il n’est pas menteur... ni moi non plus. Vous le voyez, ami... j’ai de singuliers caprices, de ridicules fantaisies, je le sais.... mon Dieu! je ne veux pas me faire meilleure que je ne suis. Avant tout, je veux être franche et ne rien vous cacher... Vous allez me demander pourquoi mes maris seuls sont victimes de mes enfantillages? Rien de plus simple, je n’ai de pouvoir que sur eux... et il faut encore que je les prévienne du sort qui les attend... C’est ce qui me rend si difficile à marier... C’est à ces conditions-là seulement que l’homme rouge signe mon contrat, et alors ce contrat signé par lui acquiert une vertu aussi merveilleuse que mystérieuse. Hélas... ami... puisse-t-il bientôt signer au nôtre! J’ai imaginé deux nouvelles préparations qui ne sont rien auprès des autres, et dont j’attends des effets véritablement magiques.

Depuis quelque temps Croustillac éprouvait une sensation étrange, qu’il attribuait aux suites de ses fatigues du jour et de la veille; c’était comme un engourdissement de la pensée, qui lui ôtait presque la force de combattre par le raisonnement les étranges récits de la veuve et du boucanier. Sans croire à ces fabuleuses inventions, il en était pourtant effrayé comme on le serait d’un mauvais songe.

Le chevalier ne savait s’il veillait ou s’il rêvait, il regardait tour à tour le boucanier et la Barbe-Bleue d’un air stupide, presque épouvanté; cependant, ayant honte de sa crédulité, il se leva brusquement et marcha quelque temps avec agitation, comme si le mouvement avait dû dissiper la torpeur dont il se sentait accablé.

Croustillac ne voulait pas servir de jouet à ces deux personnages, et il regrettait presque de s’être imprudemment embarqué dans cette folle aventure. Il dit donc résolument à la Barbe-Bleue: