Croustillac se souvint trop tard des portes qui s’étaient refermées sur lui, des voûtes épaisses qu’il avait eu à traverser pour arriver dans cette maison diabolique; il se voyait à la merci de la veuve, du boucanier et de leurs nombreux esclaves. Il se repentit de nouveau, et plus sérieusement encore, de s’être aveuglément engagé dans cette entreprise.

Pourtant Croustillac, en contemplant la figure enchanteresse de la Barbe-Bleue, ne pouvait croire cette jeune femme capable de quelque sanglante perfidie; néanmoins les singuliers aveux qu’elle venait de lui faire, les bruits terribles qui couraient sur elle, les menaces du boucanier, commençaient à faire quelque impression sur le chevalier.

Une mulâtresse vint annoncer que le souper était servi.

Pendant les sombres réflexions de l’aventurier, Angèle avait eu à voix basse un entretien de quelques secondes avec le boucanier; elle en fut sans doute satisfaite, et surtout rassurée, car peu à peu son front s’éclairait, et le sourire reparut sur ses lèvres.

—Allons, brave paladin, dit-elle gaiement au chevalier, n’ayez plus peur de moi; ne me prenez pas pour le diable, et faites honneur au modeste souper qu’une pauvre veuve est trop heureuse de vous offrir.

En disant ces mots, elle offrit gracieusement sa main à Croustillac.

Le souper fut servi avec une somptuosité, avec une recherche qui ne pouvaient laisser aucun doute au chevalier sur l’énorme fortune de la veuve.

Seulement, nous dirons au lecteur que la vaisselle de vermeil n’était pas écussonnée des armes royales d’Angleterre, ainsi que l’étaient les objets qui servaient seulement au petit couvert de la Barbe-Bleue.

Malgré l’enjouement et la grâce idéale de la veuve, malgré les saillies joviales du boucanier, le souper fut assez triste pour Croustillac; son assurance habituelle avait fait place à une sorte de vague inquiétude. Plus Angèle lui semblait charmante, plus elle déployait de séductions, plus le luxe qui l’entourait était éblouissant, plus l’aventurier sentait augmenter sa méfiance.

Malgré leur absurdité, les étranges récits du boucanier revenaient sans cesse au souvenir de Croustillac, ainsi que les contes de la poudre grise, qui faisait mourir de rire, de la liqueur au flacon de rubis, qui changeait les yeux en lampes ardentes. Quoique ces récits n’eussent pas plus de réalité qu’un mauvais rêve passé, le Gascon, dans la crainte d’un ragoût infernal, ne put s’empêcher de s’inquiéter des mets et des vins qu’on lui servait. Il observait attentivement la veuve et le boucanier; leurs manières n’avaient rien de choquant; Rache-l’Ame se comportait envers la Barbe-Bleue avec cette sorte de familiarité convenable qu’un mari a pour sa femme devant un étranger.