—Mais alors, se demandait le chevalier, comment allier cette réserve avec le cynisme de la petite veuve, qui avouait si cavalièrement que le Caraïbe et le flibustier partageaient ses bonnes grâces avec le boucanier, sans que ce dernier témoignât la moindre jalousie?

Le Gascon se demandait encore quel était le but de la Barbe-Bleue en lui offrant sa main, et à quel prix elle mettrait cette union? Malgré son outrecuidance, il avait trop de perspicacité pour n’avoir pas remarqué l’émotion vive, sincère de la veuve, lorsque celle-ci s’était indignée de ce que l’aventurier l’avait crue capable de railler et de jouer la comédie en lui offrant sa main?

En cela Croustillac ne s’était pas trompé, la Barbe-Bleue avait été péniblement émue; elle aurait été au désespoir de voir le Gascon prendre pour un jeu ou pour une comédie tout ce qui se passait au Morne-au-Diable.

Elle s’était rassurée en voyant la vague inquiétude que la physionomie du chevalier révélait malgré lui. En effet, il se perdait en vaines conjectures. Jamais il ne s’était trouvé dans une position assez étrange pour que l’idée d’une influence ou d’un pouvoir surnaturel se fût présentée à son esprit. Malgré lui, il se demanda s’il n’y avait rien que de très humain dans ce qu’il voyait et ce qu’il entendait.

Par cela même qu’il ressentait les premières et sourdes angoisses d’une terreur superstitieuse, Croustillac en était davantage frappé. Il n’osait s’avouer que des hommes plus énergiques, plus sages ou plus savants que lui, avaient, dans ce siècle et récemment encore, ajouté foi à la présence réelle du démon.

Et puis enfin l’aventurier avait été jusqu’alors beaucoup trop indifférent en matière de religion pour ne pas croire au diable tôt ou tard.

Cette première crainte ne fit que traverser rapidement l’esprit du chevalier, mais elle devait y laisser pour l’avenir une ineffaçable empreinte; pourtant il se rasséréna peu à peu en voyant la jolie veuve faire honneur au souper; elle se montrait par trop friande pour être un esprit des ténèbres.

Le souper terminé, les trois convives rentrent dans le salon; la Barbe-Bleue dit au chevalier d’une voix solennelle:

—Demain, je vous apprendrai à quelles conditions je vous offrirai ma main; si vous refusez, vous quitterez le Morne-au-Diable. Pour vous donner une preuve de ma confiance en vous, je consens à ce que vous passiez la nuit dans l’intérieur de cette maison, quoique je n’accorde jamais cette faveur à des étrangers. Arrache-l’Ame vous conduira dans l’appartement qui vous est destiné.

En disant ces derniers mots, la veuve rentra dans sa chambre.