—Et c’est par votre volonté que mes jours seraient sitôt comptés?

—Non, oh! non, s’écria la veuve.

—Ainsi, personnellement vous ne me haïssez pas, dit Croustillac.

A cette question, la physionomie de la Barbe-Bleue changea complétement d’expression et devint sérieuse et grave; elle redressa fièrement sa petite tête, et le chevalier fut frappé de l’air de noblesse et de bonté qui se répandit sur tous ses traits.

—Écoutez-moi, lui dit-elle d’une voix affectueuse mais protectrice: Parce que certaines circonstances de ma vie m’obligent à une conduite souvent étrange, parce que j’abuse peut-être de ma liberté, il ne faut pas croire que je méconnaisse les gens de cœur.

Croustillac regardait la veuve avec une incroyable surprise; ce n’était plus la même femme; à ce moment, la Barbe-Bleue lui paraissait une grande dame... Il fut tellement intimidé qu’il ne trouva pas une parole.

La Barbe-Bleue reprit:

—Vous me demandez si je vous hais, monsieur? nous ne sommes pas encore dans des termes où les sentiments, soit bons, soit mauvais, peuvent atteindre de telles extrémités... mais je suis loin de vous haïr... vous êtes certainement très vain, très fanfaron, très outrecuidant.

—Madame!...

—Mais vous êtes bon, mais vous êtes brave, mais vous seriez, j’en suis sûre, capable d’un généreux dévouement; vous êtes pauvre, d’une naissance obscure.