—Madame, le nom des Croustillac... en vaut bien un autre, s’écria le chevalier, ne pouvant vaincre le démon de l’orgueil.
La veuve continua, sans paraître avoir entendu le chevalier.
—Si vous étiez né riche et puissant, vous eussiez fait un noble emploi de votre puissance et de votre richesse; la misère aurait pu vous conseiller beaucoup plus mal qu’elle ne l’a fait, car vous avez souffert et enduré de nombreuses privations...
—Mais, madame...
—La pauvreté vous a trouvé insouciant et résigné, la fortune vous eût trouvé prodigue et bienfaisant; en un mot, ce qui est rare, vous n’avez pas été plus perverti par l’indigence que vous ne l’eussiez été par la prospérité! Si la somme de vos bonnes qualités ne l’avait pas emporté de beaucoup sur vos étourderies de jeunesse, cette maison ne vous aurait pas été ouverte, soyez-en bien certain, monsieur. Si la proposition que j’aurai à vous faire ce soir ne vous convenait pas... je suis sûre, du moins, que vous n’emporterez pas un méchant souvenir de la Barbe-Bleue. Veuillez m’attendre ici, ajouta-t-elle en souriant, je vais donner un coup d’œil au repas de Youmaalë, car il est d’usage chez les Caraïbes que les femmes seules s’occupent de ce soin, et je voudrais que, sous ce rapport du moins, Youmaalë se crût encore dans son carbet...
Ce disant, la veuve sortit.
Cet entretien fut, comme on dit vulgairement, le coup de grâce du malheureux chevalier.
Lorsque la veuve avait rapidement analysé le caractère de Croustillac, elle s’était exprimée d’une manière pleine de bienveillance, de grâce et de dignité. Elle s’était enfin montrée sous un aspect si nouveau, qu’il renversait toutes les suppositions du Gascon.
Les simples et affectueuses paroles d’Angèle, le doux et noble regard qui les avait accompagnées, rendirent Croustillac plus fier, plus heureux qu’il ne l’eût été des compliments les plus outrés. Il se sentit, avec un mélange de joie et de crainte, si décidément, si éperdument amoureux de la veuve, qu’elle eût été pauvre, abandonnée, qu’il se serait vaillamment et généreusement dévoué pour elle.
Autre irrécusable symptôme d’un véritable amour.