L’étourdissante présomption du chevalier tomba tout à coup; il comprit combien son rôle avait été ridicule, et comme si le propre des sentiments vrais était toujours de nous rendre meilleurs, plus sensés, plus sagaces... à travers le chaos de contradictions que devaient nécessairement soulever les aveux et la conduite d’Angèle, le chevalier pressentit que ces apparences devaient cacher un grave et sérieux mystère: il se dit que l’intimité de la Barbe-Bleue avec ses bien-aimés, comme elle les appelait, voilait sans doute un autre secret, et que cette jeune femme avait été nécessairement calomniée d’une manière indigne; il se dit encore avec assez de vraisemblance qu’Angèle n’aurait pas fait montre d’un effroyable cynisme devant un étranger, sans quelque motif d’une haute importance.

Par suite de cette réhabilitation de la Barbe-Bleue dans l’esprit de Croustillac, elle devint à ses yeux complétement innocente du meurtre de ses trois maris.

Enfin, l’aventurier commençait à croire, tant l’amour le métamorphosait, que la solitaire du Morne-au-Diable pouvait bien avoir voulu se moquer de lui; et il se proposait d’éclaircir ce soupçon le soir même, lorsque la veuve lui dirait à quel prix elle mettait sa main.

Une chose embarrassait Croustillac: comment la veuve pouvait-elle être instruite de la vie qu’il avait menée? Mais il se souvint qu’à quelques détails près, il n’avait fait à personne un mystère de la plupart des antécédents de sa vie, à bord de la Licorne, et que l’homme d’affaires qui tenait le comptoir de la veuve à Saint-Pierre avait pu faire causer les passagers du capitaine Daniel.

Enfin, avec une sagesse et un bon sens qui feraient honneur au nouveau sentiment qu’il ressentait, Croustillac se posa ces deux hypothèses:

—Ou la Barbe-Bleue a voulu se divertir; et ce soir, elle me dira franchement: «Monsieur le chevalier, vous avez été un curieux impertinent; aveuglé par la vanité, poussé par la cupidité, vous avez donné votre parole d’être mon mari au bout d’un mois; j’ai voulu vous tourmenter un peu, et jouer le rôle de férocité qu’on me prête; le boucanier, le flibustier et le Caraïbe sont trois de mes serviteurs, en qui j’ai une entière confiance; et comme j’habite seule une maison très isolée... chacun d’eux vient à son tour veiller sur moi... Sachant les bruits absurdes qui circulent, j’ai voulu m’amuser de votre crédulité; ce matin même j’avais vu, du bout de l’allée, que vous étiez à m’épier, et la comédie de la pomme de mancenillier avait été convenue avec Youmaalë; quant au baiser qu’il m’a donné sur le front...»

Ici le chevalier fut un moment assez embarrassé pour justifier cet accessoire du rôle qu’il supposait joué par la veuve; mais il résolut la question en se disant que, dans les usages caraïbes, cette familiarité ne devait sans doute pas être inconvenante.

Le chevalier se promettait d’être satisfait de cette explication; et se rendant justice (un peu tard à la vérité), il renoncerait à une espérance insensée, prierait la veuve d’oublier la conduite qu’il avait tenue, lui baiserait la main, lui demanderait un guide, reprendrait son pauvre vieux justaucorps vert fané et ses bas roses, et attendrait un sort plus heureux en partageant la chambre du digne capitaine de la Licorne.

Si, au contraire, la veuve avait des vues sérieuses sur le chevalier (ce qu’il ne pouvait que difficilement admettre, alors qu’il ne s’aveuglait plus sur son mérite), dût-il payer ce bonheur de sa vie, il accepterait avec reconnaissance, bien décidé seulement à se charger personnellement de la garde de sa femme, et à renvoyer le boucanier à son boucan, le Caraïbe à son carbet et le flibustier à sa flibuste; à moins que la veuve ne préférât venir avec lui habiter la France.

Nous devons dire, à la louange du pauvre Croustillac, qu’il s’arrêtait à peine à cette dernière espérance; il considérait sa première interprétation de la conduite de la veuve comme beaucoup plus sage et plus probable.