Enfin, par une réaction naturelle du moral sur le physique, les airs triomphants et matamores du chevalier cessèrent en même temps que son outrecuidance... Sa physionomie, n’étant plus boursoufflée par une vanité grotesque, devint sinon belle, du moins presque intéressante, car elle n’exprimait plus que les bonnes qualités du chevalier, la résolution, la bravoure, nous dirions la loyauté, car il était impossible de mettre plus de franchise dans ses hâbleries que n’en mettait le Gascon. . . .
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Pendant que le chevalier de Croustillac attend avec impatience le soir de cette journée qui promet d’être si fertile en événements, puisque la Barbe-Bleue doit lui signifier ses dernières intentions, nous conduirons le lecteur au Fort-Royal de la Martinique, port principal de l’île, et résidence habituelle du gouverneur.
Il s’agit d’un nouvel incident qui se rattache impérieusement à notre récit.
La rade de Saint-Pierre, où avait abordé la Licorne, était destinée au mouillage des bâtiments marchands, comme la rade du Fort-Royal était destinée aux bâtiments de guerre.
A peu près à la même heure où Youmaalë faisait sa promenade au Morne-au-Diable avec la Barbe-Bleue, le gardien de la vigie élevée au-dessus de l’hôtel du gouverneur de la Martinique (au Fort-Royal) signalait une frégate française; aussitôt le guetteur envoya son aide avertir le sergent d’artillerie commandant la batterie du fort, afin que l’on pût saluer, comme de coutume, le pavillon du roi, l’usage étant de tirer une salve de dix coups de canon pour tous les bâtiments de guerre lorsqu’ils viennent au mouillage.
Au grand étonnement du gardien, qui se repentit alors d’avoir dépêché son aide au sergent, il vit la frégate mettre en panne en dehors de la rade et descendre une chaloupe à la mer: cette embarcation fit force de rames vers l’entrée du port, pendant que la frégate louvoyait au large en l’attendant.
Cette manœuvre était si extraordinaire, que le gardien se rendit auprès du capitaine des gardes du gouverneur, et le prévint de ce qui se passait, afin que l’on pût faire contremander la salve des batteries de terre. Cet ordre donné, le capitaine alla instruire à l’instant le gouverneur de la singulière évolution de la frégate.
Une heure après, la chaloupe du bâtiment français abordait au Fort-Royal, et mettait à terre un personnage vêtu en homme de condition, accompagné du lieutenant de la frégate; il entra chez le gouverneur, M. le baron de Rupinelle.
Le lieutenant remit au baron une lettre du capitaine commandant la Fulminante. Son navire avait ordre d’attendre sous voile le résultat de la mission dont était chargé M. de Chemeraut, et de repartir immédiatement; on devait prendre à la hâte quelques vivres frais et de l’eau pour les gens de l’équipage.