—A la bonne heure... au moins, chevalier, dit Angèle en riant, vous me rendez mon bel écrin de comparaisons, et je n’ai qu’à choisir... aussi je garde tout... dieux... cieux... soleils... éclairs...

L’aventurier regarda un moment la Barbe-Bleue en silence, puis il dit avec un accent de tristesse si vraie que la petite veuve en fut frappée:

—Vous avez raison... madame... ce sonnet est ridicule... vous faites bien de vous en moquer... Que voulez-vous... j’ai du malheur... je suis bien puni de ma folle présomption... de mon étourderie...

—Ah! chevalier... chevalier, vous oubliez mes recommandations... je vous ai dit de m’égayer... de m’amuser...

—Et si je souffre, moi?... et si, malgré mes dehors grotesques, je ressens un chagrin cruel... comment puis-je faire le bouffon?

L’aventurier prononça ces paroles sans emphase, mais d’un ton pénétré, d’une voix émue...

Angèle le regarda avec étonnement, et elle fut presque touchée de l’expression de la physionomie du chevalier. Elle se reprocha d’avoir pris pour jouet cet homme qui, après tout, ne paraissait pas manquer de cœur, de courage et de bonté; ces réflexions ramenèrent la jeune femme dans un cercle de pensées mélancoliques. Malgré l’effort passager qu’elle avait fait pour être gaie et pour rire du sonnet du Gascon, elle se sentait agitée par d’inexplicables pressentiments, obsédée par des craintes vagues, comme si elle avait eu l’instinct des dangers qui grondaient autour d’elle.

Croustillac était tombé dans une rêverie douloureuse...

Angèle leva les yeux sur lui, elle en eut pitié; elle ne voulut pas prolonger plus longtemps la mystification dont il était victime; elle sortit brusquement de table, et lui dit d’un air sérieux:

—Venez, nous causerons dans le jardin, monsieur, et nous irons retrouver Youmaalë. Son absence me tourmente. Je ne sais, mais je me sens oppressée comme si un violent orage allait éclater sur cette maison.