Croustillac ne répondit rien; partagé entre la crainte et la curiosité, il brûlait de savoir à qui s’adressaient ces mots: Milord-duc. Naturellement aventureux, ne pouvant que gagner, sans doute, à être pris pour un autre, surtout pour le mari de la Barbe-Bleue, le chevalier se résolut de jouer, autant qu’il le pourrait, le rôle qu’on lui prêtait, espérant peut-être ainsi pénétrer le secret des habitants du Morne-au-Diable.

Il répondit néanmoins:

—Et vous êtes sûr, monsieur, que c’est bien moi que vous cherchez?

—Que votre Grâce n’essaie pas de me tromper, dit brusquement Rutler. Il est vrai que je n’ai pas eu l’honneur de vous voir jusqu’à ce jour, milord-duc; mais j’ai entendu votre conversation avec madame la duchesse... Quel autre d’ailleurs que vous, monseigneur, se promènerait à cette heure avec elle?... Quel autre que votre Grâce serait revêtu de ce justaucorps à manches rouges, illustré par James Syllon, qui vous a peint dans ce costume?

—Aussi trouvais-je cet habillement très bizarre, pensa Croustillac.

—Ce n’est pas à moi, milord-duc, de m’étonner de vous retrouver sous ces vêtements, qui doivent cependant vous rappeler des souvenirs... des souvenirs bien cruels... ajouta Rutler d’un air sombre.

—Des souvenirs cruels? répéta Croustillac.

—Milord-duc, dit le colonel, deux ans avant la fatale journée de Bridge-Water, revêtu de cet habit de votre charge, ne fîtes-vous pas hommage à votre royal père du faucon de Lancastre?

—A mon royal père?... un faucon?... dit le chevalier tout abasourdi.

—Je comprends l’embarras de votre Grâce, ne croyez pas que je veuille rappeler ces tristes discussions dont vous avez été si sévèrement, permettez-moi de vous le dire, milord, si justement puni.