Force fut à Croustillac de se résigner à toutes les suites de son quiproquo. Il regretta sincèrement de n’avoir pu se dévouer plus efficacement pour la Barbe-Bleue, car il ne doutait pas que sa ruse ne fût découverte au moment où il mettrait le pied dans la maison.
Il eut bientôt une autre crainte.
Le Caraïbe, voyant Croustillac revenir accompagné d’un étranger armé jusqu’aux dents, pouvait attaquer le colonel. Or, ce dernier avait nettement expliqué à l’aventurier comment, à la première agression, il serait obligé de le tuer sans miséricorde.
Le chevalier commença à trouver son rôle moins divertissant et à maudire la sotte curiosité, l’imprudente étourderie qui l’avaient ainsi jeté au milieu d’une position aussi compliquée que dangereuse.
CHAPITRE XX.
LE DÉPART.
L’esprit de Croustillac était trop mobile et trop aventureux pour s’appesantir longtemps sur de craintives et tristes pensées; il fit le raisonnement suivant: «Cejourd’hui, comme toujours, j’ai peu ou prou à perdre; si je parviens à sortir de la maison, je continue de passer pour le mystérieux milord-duc et je suis traité en prince jusqu’à ce qu’on s’aperçoive de ma supercherie; alors je redeviens Gros-Jean comme devant, et j’ai rendu un grand service à cette jolie petite Barbe-Bleue qui s’est moquée de moi, mais qui m’a ensorcelé, car elle m’intéresse plus que je ne voudrais, plus qu’elle ne le mérite peut-être; car, malgré son amour pour ce mari invisible, elle m’a paru furieusement tendre avec le boucanier et cet autre animal d’anthropophage. Enfin, il n’importe... si c’est mon caprice de me dévouer pour cette petite femme? j’en suis bien le maître; oui... mais si au contraire je ne puis sortir de céans? mais si le Caraïbe s’en mêle? ça se gâte... il est clair que je suis tué comme un chien par cet épais Flamand. Comment donc faire pour échapper à cet inconvénient? Dire maintenant à l’homme au poignard que je ne suis pas son milord-duc?... cela me sauverait peut-être... Mais non, non, ce serait une lâcheté, et de plus une lâcheté inutile, car, pour m’empêcher de jeter l’alarme dans la maison, ce buveur de bière m’expédierait immédiatement... oui, oui... malgré ma parole de gentilhomme de ne pas chercher à m’échapper, il me serre toujours de près. Mordioux! que cet homme-là est donc ridicule avec son poignard... Bah!... son poignard... il ne me tuera qu’une fois, après tout... Allons, courage... courage, Croustillac... et surtout ne réfléchis pas, cela te porte malheur; tu ne fais jamais de plus lourdes sottises, de plus énormes bévues que lorsque tu raisonnes... Abandonne-toi à ton étoile, comme toujours ferme les yeux, et va de l’avant.»
Raffermi par cette belle logique, le chevalier reprit tout haut:
—Eh bien, monsieur, puisqu’il faut absolument passer par la maison pour sortir d’ici... marchons.
—Monseigneur, dit le colonel après un moment d’hésitation, vous m’avez donné votre parole de gentilhomme de ne pas vous échapper.
—Oui, monsieur!